INTERVIEW. Depuis la RDC, Federica Badocco, directrice pays de Solidarités International, décrit une région sous tension où l’urgence sanitaire s’ajoute au chaos sécuritaire.Une épidémie « extrêmement grave et difficile ». Les mots de Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont à la hauteur de l’inquiétude. Avec quelque 900 cas et 200 décès suspects, l’agence onusienne a décrété une alerte sanitaire internationale.Attendu ce mardi 26 mai en République démocratique du Congo (RDC), Tedros Adhanom Ghebreyesus a d’ores et déjà pointé du doigt le retard initial dans l’identification de l’épidémie. Suite aux premiers symptômes d’un infirmier le 24 avril dernier, l’urgence n’a été déclarée que le 15 mai.Dans l’est du pays, épicentre du 17e épisode épidémique que la RDC rencontre depuis 1976, la riposte s’organise tant bien que mal. En première ligne, les acteurs humanitaires tentent de coordonner leurs actions. Parmi eux, l’association française Solidarités International, intervient sur les questions d’eau et assainissement ainsi que sur l’hygiène de base de populations vulnérables. Car la région est en proie à une instabilité sécuritaire chronique, à l’origine de plus de 6 millions de déplacés internes.Depuis Bunia, dans la province congolaise de l’Ituri, Federica Badocco, directrice pays de Solidarités International en RDC, raconte l’action humanitaire face à l’épidémie.Le Point Afrique : quelle est aujourd’hui l’atmosphère là où vous vous trouvez ? Federica Badocco : Pour l’instant, l’atmosphère reste relativement calme. Tout le monde se tient prêt. Depuis une dizaine de jours, les acteurs régionaux se consultent pour organiser la riposte. Côté humanitaire, nous réfléchissons aux moyens de continuer à appuyer les populations auxquelles on prodiguait déjà une l’assistance avant l’épidémie. Assurer le continuum des activités apparaît comme une priorité.Le pays a connu d’autres grands épisodes épidémiques comme celui de 2018Federica BadoccoSur le terrain, comment s’organise la vie pour lutter contre l’épidémie ?En tant que directrice pour la RDC, je continue d’effectuer des rotations sur les différentes bases de Solidarités International réparties entre l’Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. J’étais à Bunia au moment de la déclaration de l’épidémie [située à seulement quelques dizaines de kilomètres de Mungwalu, cité minière où est apparu le patient zéro, NDLR]. Rester dans la région répond à un besoin de soutien de nos équipes qui doivent être réorganisées sur le terrain.Au niveau de nos structures, nous avons mis en place l’ensemble des mesures barrières et de protection ; à savoir, le lavage fréquent des mains, le port du masque, des gels désinfectants et d’autres produits d’hygiène à l’entrée des bâtiments.Quant aux équipements de protection individuelle plus techniques, nous espérons que ceux-ci seront disponibles rapidement – et en quantité suffisante – afin de retourner au plus près de nos zones d’intervention.Quel est l’état de vos effectifs dans l’est de la RDC ?Tous nos collègues, collaborateurs et collaboratrices congolais sont actuellement mobilisés sur place. Cela représente environ une centaine de personnes. À cela s’ajoutent trois collègues expatriés dans la région.Il n’y a, pour l’heure, pas de procédure d’isolement total, même si certains de nos bureaux sont temporairement fermés. Bien qu’un droit de retrait existe face à ce genre de crises, nous n’avons pas organisé de rapatriements en tant que tels. En pratique, quelques périodes de vacances décidées avant l’épidémie ont été avancées.Une ambiguïté persiste quant à la date exacte des premières transmissions du virus, conduisant à l’épidémie. Depuis Bunia, quand avez-vous été informée de la situation ?Nous avons été informés en même temps que les autres, c’est-à-dire le 15 mai dernier, au moment de l’officialisation par les autorités sanitaires. Jusqu’à cette date, nos équipes menaient leurs activités ordinaires. Il s’agissait notamment d’un ciblage de bénéficiaires prioritaires pour une activité de cash [distribution de fonds liquides ou numériques destinés aux besoins de personnes vulnérables, NDLR]. Depuis, des mesures ont été prises en conséquence.L’assainissement limite non seulement la propagation d’Ebola mais aussi celle d’autres maladiesFederica BadoccoLe très grand nombre de déplacés congolais ainsi que la présence de groupes armés font craindre une propagation explosive du virus. Quelles sont, selon vous, les fragilités régionales pour faire face à une telle épidémie ?Ebola vient s’ajouter à la grave crise humanitaire que connaît l’est de la RDC. Le virus constitue une menace additionnelle à celle déjà posée par les conflits entre groupes armés.Pour traiter ce risque accru, l’engagement communautaire demeure fondamental, tant pour Solidarités International que ses partenaires. Avec l’aide de nos interlocuteurs locaux, l’exercice consiste surtout à rafraîchir les mémoires. Car le pays a connu d’autres grands épisodes épidémiques, comme celui de 2018. Même s’il ne s’agit pas de la même souche, les réflexes d’hygiène et les mesures de protection les plus efficaces restent les mêmes. À tout le monde de les dépoussiérer !Faire appel aux leaders communautaires pour raviver cette sensibilisation est la base de toute action. Cela permet ensuite aux organisations et aux autorités congolaises d’intervenir plus facilement.Sous contrôle du groupe armé M23 depuis plus d’un an, la ville de Goma est-elle une cible prioritaire de vos actions ? Certes, Goma est une ville centrale dans la région mais beaucoup d’autres carrefours commerciaux et humains existent. Nos actions se concentrent plutôt sur ces espaces moins connus. Dans la province de l’Ituri, Bunia connaît par exemple d’importants flux du fait de sa proximité avec l’Ouganda voisin.Celle-ci est d’ailleurs la plus grande ville d’Ituri, la province où tout a commencé. Afin d’épauler les autorités sanitaires locales, Solidarités International a mis à disposition certains stocks de matériel utile.Vos actions dans l’est de la RDC se concentrent sur l’eau et l’assainissement. En quoi ces infrastructures sont-elles indispensables ? En outre, votre organisation intervient dans le camp de déplacés de Rhoo. Que risquent de tels espaces en temps d’épidémie ? L’hygiène et l’assainissement des eaux usées sont deux éléments fondamentaux pour rompre la chaîne de transmission. Dans des lieux de forte promiscuité comme le camp de déplacés de Rhoo, cela passe par la mise en place de lignes de douche et de blocs sanitaires. Nous venons également de remettre aux communautés une induction d’eau potable de 32 kilomètres qui parvient jusqu’au site.Mais les besoins de cette population fuyant l’insécurité restent énormes. Avec seulement 745 latrines opérationnelles pour plus de 50 000 personnes, le ratio est très inférieur aux standards humanitaires internationaux. Il en va de même pour les trous à ordure qui sont à ce jour trop peu nombreux. C’est pour cela qu’avant qu’une chaîne de transmission n’apparaisse, nous appelons tous les partenaires techniques, financiers et humanitaires à se mobiliser de manière urgente. L’assainissement limite non seulement la propagation d’Ebola mais aussi d’autres maladies.L’engagement communautaire à l’échelle locale reste la cléFederica BadoccoQuelles difficultés rencontrent vos équipes pour intervenir dans une région en proie aux conflits depuis trente ans ?La première contrainte réside dans la difficulté d’accès à certaines zones lorsque des conflits éclatent. À nouveau, l’engagement communautaire à l’échelle locale reste la clé pour maintenir des voies d’accès. Dans un contexte épidémique, la sécurité de nos effectifs est également primordiale. Mais l’autre défi est celui de la coordination entre les différents acteurs. Depuis le début de la crise, Solidarités International est sollicitée par les autorités sanitaires congolaises, l’OMS ou encore l’Unicef pour son expertise sur l’hygiène et l’assainissement. Cela ouvre sur des réunions appelées « clusters » où chacun doit se tenir à un rôle précis pour gérer la crise.