INTERVIEW. La musicienne bulgare s’apprête à donner une série de concerts en France à l’occasion de la sortie d’un nouveau disque.La Philharmonie de Paris lui donne « carte blanche », lors d’un week-end entièrement consacré au marimba du 29 au 31 mai prochains. À cette occasion, Vassilena Serafimova donnera plusieurs concerts, avec le Quatuor Ardeo, le pianiste Thomas Enhco et la musicienne électro Chloé Thévenin. Rencontre avec un phénomène !Le Point : Vous avez commencé la musique avec le violon. Comment vous êtes vous retrouvée à jouer du marimba ?Vassilena Serafimova : Je suis née dans une famille de musiciens, à Pleven, une ville de Bulgarie, proche de la frontière roumaine. Mon père est prof de percussions, ma mère est musicologue, spécialiste d’analyse et de contrepoint. J’ai commencé à chanter à trois ans dans une chorale. Puis j’ai très vite dit à mes parents que je voulais jouer du violon. J’ai toujours eu un caractère fort et, dès quatre ou cinq ans, je savais ce que je voulais. J’ai alors intégré une école sur le modèle russe.C’est-à-dire ?Le matin, on nous enseignait les disciplines générales et, l’après-midi, la musique. J’y ai noué des amitiés durables, notamment avec Jana Dkova qui est aujourd’hui, premier violon dans un grand orchestre du Danemark. Malheureusement, je suis tombée sur un prof qui m’a dégoûtée du violon.Comment passe-t-on des cordes aux percussions ?Ma sœur aînée faisait des percussions. Je l’avais regardée travailler. J’ai commencé à faire du xylophone dans mon coin. Un jour, mon père m’a entendue et il m’a dit que je pouvais rejoindre son cours collectif. C’était une classe super ludique, où l’on s’amusait beaucoup. On y entendait autant les rires des enfants que leur musique. L’ambiance m’a séduite. Cette classe était comme une caverne d’Alibaba. On y trouvait plein d’instruments de sonorités différentes, des baguettes de toutes les couleurs. On avait envie de tout tester, de tout toucher, pour savoir comment ça allait sonner.Quel âge aviez-vous ?Six ans et demi.À la fin de votre cursus, il y a un concours international ! Racontez-nous.Vassilena Serafimova joue régulièrement aux côtés du pianiste de Jazz Thomas Ennhco. Il s’appelle « La musique et la terre » et se déroule à Sofia, au Museum d’histoire naturelle. Ce concours mélange tout âge et tout instrument et on va m’attribuer son grand prix du concours. J’ai 17 ans. L’ensemble de percussions de mes parents, de mon père et ma mère qui faisait les arrangements, est aussi primé. Dans le jury, cette année-là, il y a une pianiste française qui s’appelle Chantal Stigliani et qui va jouer par la suite un rôle très important dans ma vie. Chantal est la directrice de l’association Philomuse. Elle va se pencher sur moi comme une bonne fée.Comment ?Elle va nous inviter, avec mes parents, pour trois concerts à Paris. À cette époque-là, je n’imagine pas du tout de vivre en France. J’ambitionne plutôt l’Allemagne. Je veux partir à Munich et j’apprends l’allemand. Les choses ne vont pas se passer comme prévu.Pourquoi ?On fait notre tournée en Autriche, en Allemagne, puis en France. Mais, malgré l’appui d’un professeur qui voulait absolument que je commence à faire mes études là-bas auprès de lui, je ne suis pas acceptée à Munich. Tous mes plans s’effondrent, c’est un immense déboussolement. D’autant plus grand que j’étais tellement sûre de mon coup que je n’avais pas envisagé de plan B.Vous arrivez à Paris, en désespoir de cause ?Un peu ! Mais je vais complètement tomber amoureuse de cette ville. Je me souviens précisément du moment : je marche sur le Pont-Neuf, je rejoins l’association Philomuse qui a son siège à côté. Je regarde les bâtiments, les monuments, les gens et je me dis que c’est là que je veux être. Je n’ai plus du tout envie d’aller en Allemagne.Les débuts en France ne vont pas être simples.Je ne parle pas un mot en français. Je n’ai aucune idée d’avec qui, ni d’ailleurs de comment je vais continuer mes études. Mais Chantal Stigliani me prend sous son aile. Elle me présente des gens à l’Opéra de Paris, notamment le grand percussionniste Sylvio Gualda, qui était alors professeur à Versailles et avec qui je suis toujours en contact même s’il vit désormais à côté de Nice.Comment gagnez-vous votre vie alors ?Je joue du xylophone dans la rue. Je m’installe devant Notre-Dame. Je n’ai pas le sentiment de faire la manche. Je donne des concerts ! J’ai 18 ans. La vie est belle. Seul problème, la police me demande régulièrement de quitter les lieux. Ils le font d’ailleurs très gentiment en me disant : « Vous êtes invitée à partir ». Je trouve cette formule d’une politesse exquise. Chantal m’organise aussi des concerts. Elle me fait postuler à des bourses. Je vais être soutenue par la Fondation Banque Populaire assez rapidement.Chantal Stigliani va aussi vous associer au projet Pixis. De quoi s’agit-il ?Son idée est de faire se croiser des gens d’univers très différents, des jeunes artistes de toutes disciplines : mimes, musiciens, scénographes, comédiens, photographes ou encore marionnettistes. On y croise aussi des philosophes. On essaye de faire des expérimentations, de trouver un langage commun. Cette initiative va beaucoup m’apporter, surtout dans les concours internationaux.Dans quelle mesure ?Lorsque j’ai participé à la World International Marimba Competition de Stuttgart, qui est un peu comme les Jeux olympiques dans ma discipline, mon imagination est tellement nourrie par les expérimentations et improvisations de Pixis que je parviens à me détacher de la technique stricte. Je suis projetée dans les images et dans les histoires qu’on avait développées avec les copains. C’est ce que j’essaye de transmettre au jury et ça marche visiblement ! Cela m’amuse de retourner, en septembre, vingt ans après, à ce concours mondial de marimba, non plus comme compétitrice mais comme membre du jury.Vous avez une relation particulière avec cet instrument mystérieux qu’est le marimba. Que représente-t-il pour vous ?C’est difficile à traduire en mot. Les percussions, c’est la pulsation de la vie. Le marimba, avec ses 12 octaves et ses 70 touches, m’offre une manière singulière et peut-être plus riche que tout autre langage de m’exprimer.Est-il vrai que, lorsque vous aviez 13 ans, vous dormiez avec ?Absolument. Quand j’ai pu acquérir mon premier instrument avec mes économies, mes premiers cachets comme instrumentiste, je ne voulais plus le quitter. Même la nuit !Le marimba exprime ce que l’âme ressent.Vassilena SerafimovaQue voulez-vous dire quand vous affirmez que le marimba vous parle ?En langue bantoue, le mot « marimba » signifie « le bois qui chante. » C’est exactement ça, il exprime ce que l’âme ressent. Certains prétendent que cet instrument est l’héritier du balafon. On dit qu’il aurait été apporté en Amérique centrale par les esclaves africains. Or, j’ai vu au musée ethnographique de Mexico, qu’il existait dès l’époque précolombienne des instruments de ce style.Le marimba se marie bien avec le piano. Vous jouez, de fait, beaucoup avec le jazzman Thomas Enhco. Comment s’est opérée cette rencontre ?C’est Gisèle Magnan qui nous a présentés l’un à l’autre avec la conviction que nos claviers respectifs pouvaient dialoguer. Elle avait raison. Depuis dix ans, nous avons enregistré plusieurs albums : Funambule en 2016 chez Deutsche Grammophon et Black Mirror chez Sony. Là, nous venons tout juste de finaliser notre troisième programme, que nous allons créer à la Philharmonie le 30 mai. Cela donnera probablement lieu à un troisième disque.Une autre rencontre importante dans votre parcours, c’est Chloé Thévenin.Avec Chloé, c’est une histoire très différente parce que c’est moi qui ai dû faire un pas vers son univers, celui de la musique électronique. Je ne connaissais absolument rien à ce monde-là, ce n’est pas du tout ce que j’écoutais naturellement. Chloé ne parle pas le langage traditionnel des musiciens classiques ou de jazz ; elle ne s’exprime pas en termes de structures, de mesures ou de tonalités pour improviser. On a d’abord travaillé sur un projet (Variations) en hommage au compositeur américain Steve Reich. Le courant est passé ; une amitié s’est installée. Et on a eu envie d’aller plus loin.Que représente la musique de Steve Reich pour vous ?La découverte du travail de cet immense compositeur a été un déclic pour moi. J’ai entendu sa musique pour la première fois à l’âge de 15 ans, en Bulgarie, grâce à des musiciens venus donner des master class. À l’époque, dans mon pays, nous avions une culture très classique, très russe, très traditionnelle. Quand on m’a parlé du concept de phasing, je ne comprenais rien. On m’a enseigné la pièce Drumming de manière purement orale, par répétition de boucles sonores. Je n’avais jamais vu une seule partition de Steve Reich avant d’arriver en France ! C’est amusant quand on sait que Reich a lui-même été profondément influencé par les musiques africaines et leur tradition orale. Avec Chloé, nous nous sommes réapproprié Music for Mallet Instruments, Voices and Organ pour en faire une version concentrée de 22 ou 23 minutes au lieu des 45 de la version originale. Cet enregistrement a scellé un coup de foudre amical et artistique. Chloé a un sacré caractère, elle ne va pas facilement vers les gens, mais nous sommes devenues d’excellentes copines.Un plasticien a joué un rôle dans cette histoire, non ?Oui. C’est Xavier Veilhan qui nous a invitées, avec Chloé, à la Biennale de Venise. C’est là-bas que nous avons posé les premières bases sonores de notre album. Il était naturel que je la convie à la « Carte blanche » que me confie la Philharmonie. Je ne pouvais pas imaginer ce projet sans elle. Elle sera à mes côtés à une autre « Carte blanche » que je donne au théâtre de Poissy, le 27 mai. Au concert du 29, à la Philharmonie, j’ai aussi invité un chœur de femmes bulgares. J’ai proposé à Chloé de recomposer et d’intégrer leurs chants traditionnels.Vous développez d’autres projets. Quels sont-ils ?En octobre, nous allons relever, Chloé et moi, un énorme défi : nous sommes invitées par Radio France pour le projet Classique Mix. L’Orchestre National de France va jouer la Cinquième Symphonie de Sibelius, et nous allons devoir nous réapproprier l’œuvre. Le concert aura lieu le 23 octobre. La rentrée s’annonce très intense.C’est un peu l’année de la Bulgarie ! Vous avez regardé l’Eurovision ?Je ne suis d’habitude pas du tout branchée Eurovision. Je ne regarde jamais ça et je trouve la majorité des chansons assez médiocres. Mais cette fois-ci, j’ai été jusqu’à voter pour Dara ! Et je chantonne Bangaranga… Pour une fois que la diaspora bulgare est perçue de manière positive par mon pays ! Trop souvent, on nous considère comme des déserteurs. Là, nous étions les seuls à pouvoir voter depuis l’étranger. J’ai été très heureuse de cette victoire. C’est une immense visibilité pour la Bulgarie. Ça va amener des milliers, voire des millions de touristes là-bas pour la prochaine édition. Et surtout, j’espère que cela mettra en lumière nos artistes.Comment est né le disque que vous venez de sortir avec le Quatuor Ardéo ?Cette rencontre est encore une histoire à mettre au crédit des Concerts de Poche et de Gisèle Magnan. Nous nous sommes retrouvées sur un premier projet autour de Carmen. J’ai eu l’occasion de jouer avec différentes formations par le passé, comme le Quatuor Hermès, car j’aime profondément la musique classique et le répertoire du quatuor à cordes. Avec Ardéo, le coup de cœur a été immédiat. J’ai adoré leur façon extrêmement sensuelle d’aborder la musique. Elles ont un don pour sculpter le son. Je me suis tout de suite dit : « C’est avec ce quatuor que je veux enregistrer un album un jour ». Nous avons commencé à tourner ensemble il y a une dizaine d’années. Puis nous avons eu envie de faire un disque ensemble.Pourquoi cet album s’articule-t-il autour du compositeur Jean Cras ?L’idée s’est imposée comme une évidence. Jean Cras était un voyageur, un officier de marine qui naviguait avec un balafon. On ressent très clairement cette influence dans sa Sonate pour harpe et flûte, à travers des motifs répétitifs qu’il traite à sa manière. Cela sonnait divinement bien avec le marimba et les cordes. À partir de là, j’ai eu envie d’intégrer les Danses sacrées et profanes de Debussy, dont je suis tombée amoureuse, et que j’ai transcrites pour l’occasion. J’aime bien me lancer des petits défis. Pour faire écho à Debussy, j’ai cherché des pièces chez Erik Satie, qui a énormément influencé Debussy et Ravel avec ses motifs courts, naïfs et primitifs. Au début, je pensais aux Ogives, car l’ouverture de la Danse sacrée m’y faisait penser. Finalement, j’ai choisi les Danses en travers qui s’adaptent magnifiquement au marimba. Les filles du quatuor ont ensuite proposé d’ajouter Arvo Pärt pour son côté très cinématographique et méditatif, ce qui apporte un moment de pure contemplation à l’album. Et enfin Gershwin, pour prolonger l’idée du voyage et traverser l’océan.Pourquoi avoir intitulé cet album « Melodies in a bottle » ?Cela fait directement écho à l’univers marin de Jean Cras. Et c’est une image poétique que j’aime. Je vais vous faire une confidence. Il m’est arrivé de jeter à la mer une bouteille, avec un message, sans savoir si quelqu’un le recevrait. J’ai voulu faire ça un jour pour clore une histoire d’amour. J’avais écrit une longue lettre, je l’avais glissée dans ma valise en partant à la mer, prête à la mettre à l’eau pour tourner la page. Mais j’ai oublié ma valise dans la rue et quelqu’un me l’a volée. Cette lettre n’est donc jamais arrivée à la mer. C’est finalement une bonne chose car les bouteilles polluent. Qui est finalement tombé sur mes mots ? Ont-ils été lus ? Cette histoire symbolise ce qu’est la musique : un message adressé à l’univers, dont on ne sait pas s’il se perdra ou s’il viendra nourrir l’imagination de quelqu’un.« Melodies in a bottle », de Vassilena Serafimova et du Quatuor Ardéo, vient de sortir chez le label Dolce Volta.
Vassilena Serafimova : « Les percussions, c’est la pulsation de la vie ! »
INTERVIEW. La musicienne bulgare s’apprête à donner une série de concerts en France à l’occasion de la sortie d’un nouveau disque.












