Publié le 27/05/2026 10:16

Mis à jour le 27/05/2026 10:17

Temps de lecture : 4min - vidéo : 9min

Lolita Pille et Manal Salamé ont été récompensées lors des prix Roman et Essai France Télévisions 2026, respectivement pour "Antigone reine" et "Habibi Beyrouth".

Ce texte correspond à une partie de la retranscription de la chronique ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.Sur le plateau du 23h, mardi 26 mai, les deux gagnantes du 31e prix du livre France Télévisions. Manal Salamé a remporté le Prix roman pour Habibi Beirut, publié aux éditions de La Tribu et Lolita Pille a reçu le Prix essai pour Antigone reine, au Cherche Midi.Habibi Beirut, c'est un roman qui met en scène une jeune photographe franco-libanaise qui revient au Liban après 17 ans d'absence pour refaire sa carte d'identité. Ce qui motive son voyage, c'est de se réancrer dans son pays où elle est née. Depuis l'explosion du port de Beyrouth en août 2020, votre héroïne n'a qu'une peur panique que le Liban soit rayé de la carte et que votre héroïne n'ait plus rien à quoi se rattacher pour se définir comme Libanaise.Antigone reine est c'est une profession de foi littéraire à la gloire de la fiction face à la non-fiction qui, depuis quelques années, prend beaucoup de place dans les étals des librairies et dans les médias. Un livre fin, militant, érudit, drôle, très punk, qui fait un bien fou.Anne-Marie Revol : Pas mal de choses vous relient. Le premier point, Lolita, c'est votre respect pour tout ce qui concerne la fiction. Pourquoi cette apologie de la fiction, de la poésie, de la tragédie, de la philosophie? Les essais sont-ils tous bons à jeter ?Lolita Pille : J'espère pas le mien. Mais c'est vrai que c'était un peu original de ma part d'écrire un essai pour défendre la fiction. Il a fallu que je formule ce que je pensais sur la littérature et la fiction. Je pense qu'il y a une intériorité qui doit être défendue comme on devrait défendre l'eau. Et je pense que la fiction est un moyen extrêmement populaire et extrêmement puissant pour que nous gardions à la conscience ce qui appartient à cette intériorité.Votre ouvrage, Manal, est classé dans la catégorie roman. Donc, qui dit roman, dit, en théorie, fiction. Et pourtant, votre héroïne, qui porte le même prénom que vous, est de toute évidence votre double de papier. Pourquoi avoir choisi de produire du romanesque à partir de votre témoignage et de votre vécu. Pourquoi avoir fait de la fiction?Manal Salamé : La question ne s'est pas du tout posée. C'est venu vraiment comme une évidence pour moi de jouer un peu avec la vérité, l'effet des dates, et de ne pas me fondre dans une histoire qui aurait pu aussi, à un moment donné, me dépasser, parce qu'il y a des événements que j'ai découverts au fil des recherches que j'ai faites auprès de ma famille qui ont été quand même très douloureux. Ce que j'aime bien avec la non-fiction, c'est que ça me permettait de prendre de la distance avec mon histoire, avec celle de mes proches, et de pouvoir aussi avoir le dernier mot. La fiction permet justement à l'auteur d'avoir ça, quelques libertés avec certaines situations, certaines dates, certains événements, pour ne pas tomber dans le journalistique.En quoi êtes-vous résistantes, toutes les deux ?LP : J'ai pris Antigone comme figure héroïque et à la fois sa rébellion, son rapport personnel au Dieu et donc aux lois divines comme une antithèse de l'intelligence artificielle. Je fais l'apologie du pouvoir de création qui est dans l'être humain, qui est dans l'intelligence humaine, contre certaines lois, certains dogmes et certaines automatisations de la pensée. Très modestement, étant donné, je le rappelle, le contexte du livre de Manal, si je résistais, ce serait de cette manière-là.MS : Je rejoins entièrement Lolita, parce que c'est vrai que la résistance se fait par les mots dans un pays, en l'occurrence au Liban, qui est au-delà de la menace, parce que les bombardements s'intensifient. Le dernier rempart contre ce silence qui est imposé par les bombes, c'est justement la littérature, ce sont les mots. Et encore une fois, il n'y a aucune hiérarchie de valeur dans la manière de résister, je pense. Et en ça, ton texte (celui de Lolita) s'inscrit aussi dans cette résistance, ne serait-ce que par rapport à la voix et à l'engagement qu'on a envie de prendre. Ce qui compte, ce n'est pas le destinataire final, c'est simplement la façon dont on a envie de faire porter un message, de faire porter une voix. Et que ça se fasse par la littérature, c'est très fort, parce que c'est le dernier lieu, le dernier espace d'expression et de liberté que les auteurs et les autrices peuvent s'autoriser.Vous êtes des femmes qui ont en partage la liberté de dire et d'écrire ce qui vous meut profondément, ce qui vous fait avancer.LP : La littérature, c'est ma patrie. J'ai la chance d'être née en France et d'être française. Un pays et une langue qui sont plutôt privilégiés de par la littérature qui y est écrite. Je pense aussi que c'est la patrie de dizaines de milliers de personnes dans ce pays, ou ailleurs, qui pourraient se sentir seules et isolées, parce qu'elles sont trop sensibles, parce qu'elles éprouvent des révoltes à la Antigone face à certains comportements collectifs, face à certaines dégradations du politique. Je pense que pour ces esprits trop sensibles, ces esprits en lutte, la littérature est une patrie.MS : Ma patrie, c'est le Liban, c'est la France aussi, au vu du nombre d'années que j'ai passées ici et le choix que j'ai fait aussi de venir. Mais ma patrie, c'est un entre-deux dans lequel je me laisse flotter en permanence. À travers la culture de Habibi Beirut, c'est accepter cet entre-deux et accepter le fait que je serai toujours une étrangère partout, et ce statut d'exilé permanent. Ce qui me touche profondément, c'est que l'exil n'est pas forcément d'un pays à l'autre.Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.