INTERVIEW. Élu mardi à la tête de l’Assemblée nationale après avoir été limogé de la primature, Ousmane Sonko se replace au centre du jeu politique sénégalais. Pour l’expert Alioune Tine cette nomination ouvre « une période d’incertitude et de tension ».À Dakar, le centre du pouvoir est déjà en train de se déplacer. Quatre jours après son limogeage par le président Bassirou Diomaye Faye, l’ex-Premier ministre Ousmane Sonko a repris la main au Parlement en étant élu président de l’Assemblée nationale grâce à l’écrasante majorité de son parti, Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), qui détient 130 des 165 sièges. Il succède à Malick Ndiaye qui avait démissionné le 24 mai et prend ses fonctions dans la foulée, malgré la contestation de l’opposition. Une démonstration de force qui rebat les cartes au sommet de l’État sénégalais.Entre crise institutionnelle, tensions avec le FMI, dette record et bataille ouverte pour 2029, Alioune Tine, fondateur du think tank AfrikaJom Center et figure historique de la société civile sénégalaise, décrypte pour Le Point Afrique les risques d’une confrontation durable entre les deux anciens alliés.Le Point Afrique : Qui sort aujourd’hui gagnant du bras de fer entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ex-Premier ministre Ousmane Sonko ?Alioune Tine : Personne ne sait ce qui sortira de ce bras de fer. En revanche, une chose semble certaine : nous sommes entrés dans une période d’incertitude et de tensions. Le Pastef et le mouvement Sonko sont résolus à reprendre l’initiative politique et à imposer leur vision malgré toutes les difficultés économiques que traverse le Sénégal.Nous traversons une véritable zone de turbulence démocratique au Sénégal.Comment interprétez-vous l’élection d’Ousmane Sonko à la tête de l’Assemblée nationale ?C’est une véritable démonstration de force, voire un coup de force. Le retour d’Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale est contesté sur le plan juridique, notamment en raison de plusieurs zones grises autour de son statut. Mais aujourd’hui, c’est avant tout le rapport de force politique qui s’impose : la majorité du Pastef a décidé d’installer son propre président à la tête de l’Assemblée.Que révèle cette bataille institutionnelle ?Cette bataille révèle les tensions qui traversent la démocratie sénégalaise depuis pratiquement l’alternance de 2000. Les différentes successions à la tête de l’État ont souvent été marquées par la violence et parfois par des morts. Aujourd’hui, avec l’émergence des partis populistes, le rapport de force et la violence, symbolique ou verbale, occupent une place centrale. Nous traversons une véritable zone de turbulence démocratique au Sénégal.Le bicéphalisme n’a pas marché depuis les années 1960.Le Sénégal risque-t-il une paralysie institutionnelle ?Oui, nous allons vers le blocage et vers l’ingouvernabilité. Le centre du pouvoir va désormais se déplacer vers l’Assemblée nationale. Le parlement va prendre l’initiative politique et chercher à dicter ses conditions à l’exécutif. Le discours de Sonko est très clair : il reste sur une ligne radicale qui risque encore d’accentuer les tensions avec le président Diomaye Faye.Alioune Tine, juriste, militant des droits humains et fondateur du think tank AfrikaJom Center. Ancien secrétaire général de la Raddho et figure historique de la société civile sénégalaise, il est l’une des voix les plus écoutées du débat public au Sénégal. MAMADOU TOURE BEHAN/AFP Le désaccord avec le FMI semble avoir joué un rôle central…Est-ce que le président Diomaye veut régler la question de la dette, les problèmes économiques et renouer avec le FMI ainsi qu’avec les partenaires financiers ? Clairement, oui. Mais le discours radical de Sonko et ses perspectives sont totalement contradictoires avec cette ligne.Aujourd’hui, le Sénégal a un nouveau Premier ministre qui est un banquier et qui multiplie les appels pour rassurer sur la stabilité et la crédibilité du pays afin d’attirer les investisseurs. Mais après les prises de position de Sonko, cela risque de produire un véritable effet de douche froide.Tous les Premiers ministres qui viendront risquent d’être censurés.Cette crise révèle-t-elle les limites du pouvoir partagé ?Le bicéphalisme n’a pas marché depuis les années 1960 au Sénégal. On y avait mis fin après la grande crise de 1962. Aujourd’hui, on assiste à une forme de répétition de cette crise : une Assemblée nationale contrôlée par Sonko et un exécutif contrôlé par Diomaye Faye.Sonko dispose d’une majorité confortable au Parlement. Je ne pense pas qu’on puisse gouverner le Sénégal sans lui. Et j’ai l’impression qu’il n’est pas du tout dans une logique de collaboration avec le gouvernement actuel. Le président Diomaye Faye pourra-t-il gouverner dans ces conditions ?La motion de censure sera l’épée de Damoclès permanente de cette nouvelle gouvernance politique. Tous les Premiers ministres qui viendront risquent d’être censurés.Peut-on déjà parler d’une bataille ouverte pour 2029 ?La bataille pour 2029 est ouverte depuis longtemps. Depuis le « Terra Meeting » — ce grand rassemblement politique et stratégique organisé par les proches d’Ousmane Sonko pour structurer l’après-2024 et préparer les futures échéances — on pouvait déjà sentir que la compétition pour la prochaine présidentielle était lancée.Si on ne fait pas attention, on pourrait même aller vers une situation où le mandat présidentiel actuel ne serait pas mené à son terme.