Sur les terres du Roi-Soleil se cache un sanctuaire de fleurs fou. Un laboratoire
olfactif imaginé par le parfumeur Francis Kurkdjian et les jardiniers de Trianon.C’est entre 11 et 13 heures, au printemps, que soudain le parfum des roses trahit sa présence. Car rien ne laisse deviner que derrière ces murs couverts de mousse se cache le plus secret des jardins de Versailles. Le coin, il est vrai, échappe aux hordes se pressant autour du plus célèbre château du monde et des parterres et bosquets de Le Nôtre, avec leurs surprises, leurs symboles, leur architecture végétale, qui conduisirent Louis XIV à écrire une manière de les montrer.Certains s’aventurent vers le Grand Trianon, qui fut la retraite de porcelaine puis de marbre rose du Roi-Soleil, avec ses salons redécorés sous l’Empire et la monarchie de Juillet, son aile présidentielle prisée par le général de Gaulle, et ses appartements d’invités dont raffolaient les chefs d’État étrangers que la République voulait honorer…Les jardiniers de ChâteauneufD’autres poussent encore plus loin pour traquer le souvenir de Marie-Antoinette au Hameau de la Reine, entre potagers, laiterie et moutons, ou dans ses meubles au Petit Trianon. Mais peu s’égarent vers Châteauneuf et son orangerie, située juste derrière le Petit Théâtre de la reine d’un côté et le Parterre des Nymphes de l’autre. Ici, on croise toujours machines agricoles et débroussailleuses ; ici se trouvent les serres où, comme il y a trois cents ans, on cultive en pot les fleurs et les essences rares dont on orne les parterres ; ici travaillent la quarantaine de jardiniers dévoués à Trianon.Depuis toujours, Châteauneuf est leur territoire. « C’est vrai depuis la construction du Grand Trianon : les caves des bâtiments de Châteauneuf étaient dotées de rampes pour y descendre les orangers pendant la période hivernale, indique Giovanni Delù, jardinier en chef adjoint du domaine de Trianon. Le développement des jardins a rendu nécessaire la création d’une orangerie qui abrite toujours, durant l’hiver, les collections d’agrumes. »Et Francis Kurkdjian se mit au jardinFrancis Kurkdjian ne se contente pas d'être mécène : il a la main verte et s'investit dans le jardin. DR Mais depuis 2023, derrière ces murs se cache une création contemporaine : le Jardin du parfumeur Francis Kurkdjian. Ce dernier est non seulement l’un des nez les plus talentueux de notre époque, enchaînant les succès, fondant sa propre maison et dirigeant aujourd’hui la création chez Christian Dior Parfums, mais il est aussi depuis toujours un fou de Versailles, lieu emblématique des parfums sous l’Ancien Régime.Il en a joué, imaginant pour des fêtes de nuit autour du bassin de Latone des bulles révélant les fragrances des fruits et légumes favoris du Roi-Soleil, réinventant aussi les fumigènes parfumés pour enchanter le bosquet des Trois-Fontaines. Quand Catherine Pégard, alors à la tête du Domaine national de Versailles, lui propose d’intervenir dans le parc, il accepte sans hésiter. « L’idée d’un jardin clos mais ouvert au public, inventoriant les essences des parfums est venue naturellement. »La botanique en héritageDès le départ, le courant passe entre lui et les équipes à qui Alain Baraton, jardinier en chef de Trianon et du Grand Parc de Versailles, a confié le projet. « Il ne s’agissait pas d’être simplement mécène mais d’échanger avec les jardiniers sur la manière de penser des floraisons », glisse Francis Kurkdjian, qui aime arriver tôt le matin pour parler boutures autour d’un café avec Giovanni, Flavia, Elena et les autres – comme au Grand Siècle, les Italiens ne sont jamais loin à Versailles.Demeure un projet qui s’inscrit dans l’histoire de ce territoire-là du parc : Louis XV, féru de botanique, y cultiva espèces rares et exotiques. Rendu à sa destination technique par Marie-Antoinette, l’espace connut des fortunes diverses – on y cultiva des légumes pendant la Grande Guerre, avant qu’Alain Ducasse n’y installe un temps le potager de son restaurant du château.Curiosités dans les plates-bandesAujourd’hui, ce sont 400 espèces et 1 500 variétés réparties en trois espaces. Face à l’orangerie se déploie le Jardin des curiosités : fleurs et plantes y sont disposées en plates-bandes. « C’est le côté formel, “très Versailles” de la structure, indique Giovanni Delù. Mais à l’intérieur des plates-bandes, tout est très vivant, très champêtre. On tente en permanence de nouvelles choses, sans toucher à l’ordonnancement mais en nous adaptant au terrain et à son ensoleillement. Ainsi, les plantes méditerranéennes – souvent aromatiques et médicinales – sont regroupées vers les bâtiments, sur le point culminant du jardin, plein sud, là où le drainage est optimal. A contrario, dans la partie nord, nous voulions évoquer les sous-bois, avec mousses et fougères. Après la première année, nous avons déplacé les plantes à l’ombre. Désormais, des lys les remplacent, créant un choc olfactif quand on passe la porte. »Giovanni Delù, jardinier en chef adjoint de Trianon. DR Ce souci de parfumage justifie également d’autres plantations. « La parfumerie utilise principalement deux variétés de roses, la centifolia [faire un lien] et la damascena, mais elles ne fleurissent qu’une fois. D’où la présence de rosiers grimpants, absents de la palette du parfumeur, mais qui permettent de profiter d’un jardin odorant plus longtemps », explique le jardinier.Rythmer saisons et parfumsMême élan d’agrément olfactif avec les plantes « muettes », celles dont la senteur ne peut être capturée par l’extraction, comme le muguet. « Il n’avait pas pris à l’ombre : nous l’avons replanté dans l’allée sous les arbres. » Une zone du jardin où lilas, jasmins et seringas s’épanouissent entre deux murs protecteurs, ce qui permet aussi de rythmer saisons et parfums. « Après les lilas, après les roses, après les lys, on aura en septembre les héliotropes et les tubéreuses qui plaisaient tant au XVIIIe siècle. »L'iris, une des belles surprises du jardin. DR Et puis, voici aussi de bonnes surprises concernant les rhizomes, ces plantes très prisées en parfumerie, comme les iris. « Compte tenu de la nature argileuse du sol – Versailles était autrefois un marécage – nous pensions qu’ils survivraient avec difficulté. Contre toute attente, ils sont superbes. Pourquoi ? Tout ne s’explique pas. Nous travaillons le vivant », insiste Giovanni Delù.Une leçon de choses jusque dans le Jardin secret, un triangle semi-ombragé en pleine évolution, couvert par un immense laurier du Caucase. On le découvre à côté du verger où alternent poiriers, pommiers et cerisiers et où, en fin de journée, gambadent faisans et lièvres au milieu du bourdonnement des abeilles provenant des ruches toutes proches. Cette heure blonde où le jardin du parfumeur, ce jardin de jardiniers, est peut-être le plus beau, et que Louis XIV aurait probablement inscrit dans son itinéraire…Visite guidée sur inscriptionPlantationOser chez soi le dahlia des nymphesLe dahlia "Jardin des nymphes" DR On peut désormais fleurir son jardin avec le dahlia Jardin des nymphes, imaginé pour Versailles par la maison Ernest Turc, experte en bulbes. « D’un rose très pâle, il ressemble à un camélia, avec ses tiges de 90 cm – je ne lui mets pas de tuteur pour autant », indique Elena, jardinière du domaine, qui l’a sélectionné l’an dernier pour le Parterre des Quatre-Nymphes du Grand Trianon. « On stocke les plants à l’abri de la lumière jusqu’à la fin des gelées. On peut les planter en plein soleil fin avril pour une floraison fin juin. Il est aussi possible de les mettre en pot plus tôt, avec un mélange drainant, et de les placer sous serre. Le risque ? L’escargot, qui en est féru. La bonne idée ? Le mélanger à des graminées, à de la verveine ou à de la lavande. » Pour un effet plus Versailles…










