DANS NOS ARCHIVES — Ce 26 mai, le grand trompettiste de jazz aurait eu 100 ans. En 1984, alors au sommet de sa carrière, notre journaliste l’avait rencontré à New York, où il avait surtout parlé de son amour pour la France, la gastronomie, les chaussures. Flash-back. Miles Davis, en 1983. Photo Serge Cohen/opale.photo Par François Deletraz Publié le 26 mai 2026 à 09h00 Une immense limousine noire à six portes s’arrête devant le meilleur hôtel de Washington, un chauffeur costume-cravate-casquette ouvre la portière arrière. Miles Davis en descend, péniblement, car ce Noir américain de 60 ans, trompettiste hors pair, se relève d’une grave opération aux hanches. Sa femme, Cicely Tyson, une des actrices noires les plus connues aux États-Unis, l’aide du mieux qu’elle peut. Ils reviennent d’une entrevue avec le président Reagan. Étonnant, pour ce New-Yorkais toujours prêt à défendre sa race, asocial et même révolutionnaire à certaines heures, d’accepter telle invitation. « La voiture n’est pas à moi, affirme-t-il immédiatement, c’est le président qui me l’a prêtée pour la journée… » Le patron des patrons du capitalisme et le jazzman virtuose devisaient gentiment sur la faim dans le monde. Le premier pour essayer de se donner une image plus humaniste, le second parce que, dit-il, sa femme n’avait jamais visité la Maison-Blanche. Prétexte, car Miles Davis n’ose pas encore s’affranchir de la réputation qu’il s’est taillée au fil des ans. Mais il s’y emploie. On le prétend acariâtre, coléreux, star, impulsif… Son manager m’avait prévenu : une demi-heure d’interview, peut-être moins, peut-être plus, ce sera selon l’humeur du maître ! Le président Reagan ne l’ayant pas retenu à déjeuner, rendez-vous est pris à son hôtel ! « Vous nous invitez pour le repas », m’avait-il dit au téléphone. Canne à pommeau d’argent, casquette de cuir noir enfoncée sur ses cheveux défrisés et laqués, clopin-clopant, il s’avance vers moi, seul. Direction le restaurant français où Miles a retenu une table. De quoi parle-t-on derrière un bœuf bourguignon made in USA ? De la France, de Paris et de bouffe, évidemment ! La cuisine française ? « Une vraie composition musicale », dit-il en mimant le doigt que l’on trempe dans la sauce et que l’on lèche goulûment. Une bonne baguette ? « Impossible à trouver aux États-Unis, et la soupe poireaux-pommes de terre, comment la fait-on ? », me demande-t-il discrètement pendant que sa femme passe commande. Tout fier, tel un gosse rentrant à la maison avec un bon carnet de notes, il la lui récitera. « Aux États-Unis, rien n’est plus crispant que le brouhaha des businessmen qui parlent chiffres, dollars, sports, et qui me regardent d’un sale œil parce que je suis noir et que je ne suis pas fringué comme eux. En France au moins… » Paris VS New York La minute des souvenirs est arrivée. Paris romance, Paris la France, Paris l’espoir, Paris miroir, comme le chante Jacques Brel, premier voyage, premier amour, premières larmes, aussi. C’était en 1949, il était l’invité du premier Festival international de Jazz de Paris où il devait représenter le jazz moderne. Il découvre Saint-Germain-des-Prés, flirte avec les existentialistes, discute avec Jean-Paul Sartre et, surtout, il rencontre Juliette Greco. Il affirme avoir passé avec elle les plus beaux moments de son séjour. Ils se sépareront pourtant. La France le passionne, la France le console : « Seul endroit du monde où la couleur de ma peau n’est pas un problème », dit-il. Sa seule difficulté, à Paris : notre langue. Mais il en apprécie la musicalité. N’est-ce pas le plus important pour un musicien ? Dès que New York le fatigue, il prend l’avion avec Cicely, débarque aux Champs-Élysées : shopping, lèche-vitrines, un ou deux bons restaurants… « un vrai bain de jouvence ». À l’opposé, New York, c’est pour lui le décor glacial de la névrose, de la déchéance humaine où règne, avant tout, la valeur de l’argent. Il n’en a pas vraiment manqué, mais il a tout de même sombré dans les abus… Même dans le métier on ne pouvait pas compter sur lui. Les journalistes, les imprésarios, les responsables des clubs de jazz et parfois le public subissaient ses retards, ses rendez-vous manqués, essuyaient ses humeurs, ses colères, son refus de paraître. Il se fâchait pour un rien, buvait comme un trou, sniffait à en perdre haleine. Sa voix en faisait les frais. À lire aussi : Le catalogue de Miles Davis racheté juste à temps pour les célébrations de son centenaire C’est le début de ses problèmes de santé qui ne vont cesser de lui empoisonner l’existence. « Ça vous change un homme », dit Cicely, qui parle en connaissance de cause. « Les moments les plus durs, c’est la musique qui m’a permis de les surmonter, confie-t-il, j’ai toujours été sourd aux critiques et aux ragots, j’ai trop bu, trop pris de cocaïne pour ne pas en subir les conséquences. Mais si je n’étais pas arrivé à réaliser quelque chose, je ne serais plus sur cette terre. » Il sait que sa musique est révolutionnaire, il sait qu’un certain courant du jazz moderne est né de ses lèvres et que, sans lui, le jazz ne serait pas exactement où il est maintenant. Même pendant ses dix années d’absence de 1972 à 1982, après un grave accident de voiture et une arthrose aux genoux, le mythe Miles Davis a gardé toute sa force. S’il semble sage aujourd’hui, qu’on ne s’y trompe pas. Miles Davis a toujours ses hobbies et ses lubies. Sa passion pour les voitures, les fringues et les chaussures n’a pas fléchi. En sortant de table, nous sommes allés nous promener dans Washington. Objectif les marchands de chaussures. Un, deux, trois… magasins. Rien ne lui plaît. « Il en a déjà au moins cent paires, glisse Cicely, c’est son truc. » Au coin d’une rue, à la faveur d’un feu rouge, ils me sèment. Je retourne à la limousine et j’attends un quart d’heure, une demi-heure, une heure… Que faire ? Aurais-je eu quelques paroles malheureuses ? Sont-ils retournés à l’hôtel ? Soudain, les voilà, bras dessus, bras dessous, comme si de rien n’était. Il me tend une boîte, j’en défais la ficelle : des mocassins vert bouteille. « Aren’t they nice ? », me lance Miles Davis comme un gosse heureux et fier de présenter son dernier trophée. Paru dans le Télérama no 1816 du 31 octobre 1984. 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Miles Davis, en 1984 : “Les moments les plus durs, c’est la musique qui m’a permis de les surmonter”
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