Les optimistes sont souvent jugés comme étant naïfs, et parfois à tort. Un biais cognitif décrypté par le psychologue Steven Pinker de Harvard.C’est une expérience que tout lecteur connaît. Un essai ou un portrait sera réputé plus profond, plus intelligent s’il critique négativement. D’ailleurs, le verbe « critiquer » est communément perçu comme négatif, contrairement à ce que nous dit le Robert. Et en soi, c’est assez normal. Si tous les médias et les essayistes ne racontaient que ce qui allait bien dans le monde, nous perdrions notre vigilance et deviendrions passifs face aux immenses défis de notre époque. L’essayiste qui annonce la catastrophe a plus de chances d’avoir raison, car si elle n’a pas lieu, il pourra dire qu’on l’a évitée en partie « grâce à lui ».« En France, culturellement, le discours optimiste est moins bien vécu qu’ailleurs. Quand on porte un discours optimiste, on est vite taxé d’idéalisme », expliquait l’essayiste Eddy Fougier au Point. Mais cet amour des intellectuels pessimistes n’est pas que français… Et c’est parfois rationnel, comme le note Steven Pinker. Dans son livre Le Triomphe des Lumières (2018), le professeur de psychologie à Harvard s’appuie sur la littérature scientifique en psychologie cognitive pour comprendre ce biais de négativité.« Brillant mais cruel »L’être humain, écrit-il, « redoute les pertes plus qu’il n’espère les gains, rumine les revers plus qu’il ne savoure la bonne fortune, et s’afflige de critiques plus qu’il ne se réjouit de louanges ». C’est une architecture mentale façonnée par des centaines de milliers d’années d’évolution. Dans un environnement hostile où vivaient nos ancêtres, celui qui surestimait les dangers survivait mieux que celui qui les minimisait.Ce biais cognitif est amplifié, voire institutionnalisé, par notre culture intellectuelle. En 1983, la psychologue Teresa Amabile publie une étude restée célèbre sous le titre Brilliant but Cruel (« Brillant mais cruel »). Elle y démontre que les critiques littéraires qui éreintent un livre sont perçus comme plus compétents, plus intelligents et plus experts que ceux qui le louent, même lorsque la critique positive est objectivement de meilleure qualité. Le pessimisme sonne plus profond.« Les pessimistes nous donnent l’impression de vouloir nous aider, tandis qu’à entendre les optimistes, on a plutôt le sentiment qu’ils veulent nous vendre quelque chose », disait à ce propos l’écrivain Morgan Housel, que cite Steven Pinker.Quant aux universitaires, selon le psychologue de Harvard, le pessimisme leur offre un moyen commode de se sentir supérieurs aux hommes d’affaires ; les hommes d’affaires, de se sentir supérieurs aux politiques. Thomas Hobbes l’avait déjà noté en 1651 : « La compétition pour les éloges incline à révérer l’Antiquité, car les hommes rivalisent avec les vivants, et non avec les morts. »La nostalgie, ce mensonge confortableIl existe pourtant une exception au biais de négativité : la mémoire autobiographique. Avec le temps, la coloration sombre des malheurs personnels s’estompe. Nous sommes, comme le note Pinker, « prédisposés à la nostalgie : dans la mémoire humaine, le temps guérit la plupart des blessures ». Ce paradoxe nourrit l’illusion tenace du bon vieux temps.« Les conducteurs sont-ils plus agressifs qu’il y a dix ans ? » Posez la question à n’importe qui dans un embouteillage et la réponse sera plus souvent « oui ». On vous dira que les coups de klaxon sont plus fréquents et que la courtoisie au volant serait en voie de disparition. Sauf que les psychologues Richard Eibach et Lisa Libby ont eu l’idée de poser une question préalable à une partie de leurs participants à une vaste étude, avant de leur soumettre ce jugement. Une question anodine : « Et vous, comment avez-vous évolué en tant que conducteur ces dix dernières années ? Êtes-vous plus nerveux au volant ? »Les participants à qui on avait d’abord soumis cette introspection portaient un jugement significativement plus nuancé sur l’évolution de la conduite en général. Le simple fait de reconnaître leur propre changement les avait vaccinés contre l’illusion. Les autres, eux, voyaient largement plus souvent une dégradation.Selon l’équipe de psychologues, nous percevons le monde à travers nous-mêmes. Vieillir, devenir parent, accumuler des responsabilités : tout cela modifie notre sensibilité aux menaces. Mais comme nous ne voyons pas ce changement intérieur, nous en attribuons la cause à l’extérieur. « Les gens confondent le changement en eux-mêmes avec un changement dans le monde », résument les deux chercheurs. Une vigilance humaine nécessaire mais parfois irrationnelle.
Pourquoi préférons-nous les personnes pessimistes ?
Les optimistes sont souvent jugés comme étant naïfs, et parfois à tort. Un biais cognitif décrypté par le psychologue Steven Pinker de Harvard.













