CHRONIQUE. Les relations franco-algériennes illustrent le fossé qui sépare le bon sens du citoyen du métier de diplomate.Le traitement des relations franco-algériennes résume, de manière exemplaire, le malentendu qui règne entre le diplomate et le citoyen. Le premier sait que les relations internationales n’obéissent pas aux mêmes règles que les interpersonnelles et agit en conséquence, ce qui révolte le second qui, lui, voudrait traiter l’Algérie comme il traite un voisin récalcitrant.Dans le monde dans lequel se meut le diplomate, il n’y a, contrairement à notre vie quotidienne, ni gendarme ni juge. C’est l’équivalent du Far West de la grande époque où le seul choix, c’est de tuer le bandit ou de parvenir à un arrangement avec lui. Comme la première solution reste le plus souvent hors de portée, il faut donc négocier avec lui. Eh oui, il faut parler à l’interlocuteur qu’on maudit in petto. Il n’y a pas d’autre solution. La diplomatie, ce n’est pas pour se congratuler avec des amis mais pour s’entendre, si c’est possible, avec un adversaire.La première question porte donc sur le besoin ou pas de parvenir à un modus vivendi avec l’Algérie. La réponse est évidente : la géographie humaine et physique nous l’impose ; les intérêts économiques et de sécurité le justifient. Que le régime algérien ne nourrisse pas à l’égard de la France des sentiments chaleureux n’est pas le sujet. Nous ne sommes pas dans le registre de l’amitié mais des intérêts.La seconde question que pose le diplomate porte sur les obstacles que toute négociation risque de rencontrer. En l’occurrence, ils sont majeurs des deux côtés et y prennent une forme comparable liée à la politique intérieure. Le régime algérien voit dans la guerre d’indépendance sa légitimation, à défaut d’une autre historique ou démocratique, et en ranime régulièrement les braises. En France, dans la campagne électorale qui commence, au-delà même des nostalgiques de l’Algérie française, une des modalités du traitement des thèmes de l’immigration et de l’islam dont se saisissent certains partis prend déjà la forme d’une hostilité spécifique à l’égard de l’Algérie.Accord de 1968Rien de pire pour le diplomate que ces passions dont l’objet n’est pas la défense des intérêts nationaux mais des postures supposées attirer le brave électeur qui, nous l’avons dit, projette sur les relations internationales le bon sens de sa vie quotidienne. Or, dans celle-ci, on récompense le bien et on combat le mal ou, au moins, on le prétend. Il faudrait donc « punir » l’Algérie. C’est la logique toute simple et donc irréfutable qu’a développée ad nauseam un ministre de l’Intérieur et que reprennent en chœur de nombreux candidats putatifs à la prochaine élection présidentielle. Dénonçons l’accord franco-algérien de 1968, nous disent-ils. Qu’importe qu’il soit, en grande partie, obsolète.« Pourquoi pas après tout, mais quelle est leur stratégie ? », chuchote le diplomate. Quel résultat concret recherchent-ils ? Ils ne nous le disent pas. Au fond, ils n’en attendent rien de précis hormis de pouvoir apparaître avantageusement sur les estrades. C’est tout sauf de la diplomatie. Non seulement, ce serait un coup d’épée dans l’eau mais les Algériens ne manqueraient de s’en réjouir : nous leur offririons ainsi l’occasion d’une bonne campagne anti-française dont le régime est friand. De quoi pénaliser nos entreprises et arrêter la coopération sécuritaire. Quant aux généraux et autres oligarques algériens, il y a longtemps que Genève, Dubaï, Londres ou New York les attirent plus que Paris.Impuissant, le diplomate rappelle qu’évidemment, toute négociation repose sur un rapport de force mais qu’elle doit également préserver le prestige des deux parties. En d’autres termes, celui-ci doit rester implicite pour ne pas faire perdre la face à l’un des pays autour de la table. Penser que l’Algérie cédera à des pressions publiques provenant de la France, c’est ne comprendre ni les relations internationales ni le face-à-face toujours délicat entre ancienne puissance coloniale et ancienne colonie.S’il y a un pays face auquel l’Algérie ne s’abaissera jamais, c’est bien la France. Vous pouvez couper toutes les relations bilatérales, plus vous le proclamerez publiquement, moins vous aurez de chance de l’emporter. L’histoire et l’expérience nous disent qu’un pays met son prestige au-dessus de ses intérêts matériels s’il le peut et, dans ce cas, l’Algérie, à l’évidence, le peut : l’Italie, le Royaume-Uni et d’autres lui tendent les bras.Éviter le pireLa reprise des relations bilatérales, compromises par notre reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental sans tenir compte du droit international, ainsi que par la prise en otage de deux de nos ressortissants, dont un est toujours en prison, est une décision de bon sens. Le chemin sera long et chaotique, mais c’est la seule voie pour gérer des relations bilatérales essentielles à nos intérêts, même si la politique intérieure n’y trouve pas son compte.Enfin, dernier point d’incompréhension entre diplomate et citoyen : la question du « résultat » que demande le second. Rien de plus difficile que de pointer un acquis concret de n’importe quelle politique étrangère, entreprise de long terme dont l’objectif est autant d’éviter le pire que d’améliorer le climat entre deux pays, deux résultats difficiles à mettre en évidence.
Gérard Araud - Le diplomate et l’Algérie
CHRONIQUE. Les relations franco-algériennes illustrent le fossé qui sépare le bon sens du citoyen du métier de diplomate.












