Le choc fut à double détente. Moins d’une semaine après la révélation par la soprano Felicity Lott qu’elle était atteinte d’un cancer en phase terminale, on apprenait, samedi dernier, son décès à l’âge de 79 ans. Au-delà de l’émotion suscitée par la disparition de cette chanteuse attachante, on se rend compte que son héritage est un phénomène en soi.Nous sommes en l’an 2000, au théâtre du Châtelet. De cette année-là, cela fait bien longtemps qu’on a oublié le supposé « bogue » qui devait la rendre inoubliable. Mais aucun amateur d’art lyrique ne peut avoir effacé de sa mémoire l’une des productions qui ont fait acquérir à l’opérette un statut de grand art, La belle Hélène, mise en scène par Laurent Pelly, avec une Hélène unique suave, truculente, irremplaçable : Felicity Lott.InterprèteComment en était-on arrivé à ce qu’il soit presque inconcevable, ou en tout cas certainement pas souhaitable, qu’une chanteuse autre qu’une « Dame » née à Cheltenham, en Angleterre, en 1947, susurre aux oreilles de tous « Il nous faut de l’amour ! » ou s’exclame avec ingénuité : « Un berger ! »Le succès fut si vif que la scène parisienne reprit le spectacle les trois saisons suivantes et, surtout, conçut autour du trio Felicity Lott, Laurent Pelly et le chef Marc Minkowski une autre « résurrection » du répertoire de Jacques Offenbach, La Grande-Duchesse de Gérolstein, en 2004. Évidemment, Felicity Lott eut autant de succès en « Grande-Duchesse » qu’en Belle Hélène. Ces spectacles, qui bénéficiaient en parallèle d’un travail musicologique poussé de la part du spécialiste Jean-Christophe Keck, ont été filmés et enregistrés pour le disque.Si Felicity Lott se retrouvait sur la scène du Châtelet pour marquer à jamais le rôle d’Hélène et de la Duchesse (plus la première que la seconde, néanmoins, de par le profil vocal), ce n’était pas le fruit du hasard mais l’acmé d’une relation passionnée avec la France et la langue française dont elle a fait profiter le monde musical.Felicity Ann Emwhyla Lott, dès son jeune âge, voulait devenir interprète. Étudiante en piano et en chant, titulaire d’une maîtrise en français, elle est allée vivre un an en France, étudiant en parallèle la musique au Conservatoire de Grenoble, où elle fit la rencontre capitale de la professeure de chant Elisabeth Maximović, qui décela son potentiel et l’encouragea à s’engager résolument dans une carrière musicale.PoulencOn ajoutera comme corde à son arc que Felicity Lott maîtrisait également à merveille la langue allemande, ce qui en fit une interprète de choix de Richard Strauss. Le rôle de la Maréchale dans Le chevalier à la rose a marqué sa carrière. Son enregistrement des Quatre derniers Lieder, dirigé par Neeme Järvi chez Chandos, est l’un de nos préférés.Si l’on cherche l’équivalent de la figure symbolique de Richard Strauss dans la « carrière française » de Felicity Lott, le nom de Francis Poulenc (1899-1963) s’impose absolument. La chanteuse était identifiée à ce répertoire qu’elle a maintes fois enregistré et où elle trouvait sans doute l’expression la plus aboutie de sa culture française et de sa personnalité. Le surnom fameux de Poulenc, compositeur « moine et voyou », n’était pas pour déplaire à « Dame Felicity ».Non seulement Poulenc (tout comme Fauré ou Debussy) a mis en musique les plus grands poètes (Apollinaire, Eluard, Cocteau), offrant un terrain de choix à une amoureuse de la poésie et du mot, mais, surtout, il passait en un instant de la mélancolie la plus profonde à l’ironie mordante, de la poésie élevée à la trivialité des chansons de cabaret. Il était le « client » rêvé pour le caractère en apparence sérieux, mais joyeux et extraverti de la soprano. Enfin, Poulenc, champion du théâtre en miniature (cf. La voix humaine), convenait parfaitement à Felicity Lott, actrice merveilleuse.Les disques Poulenc de Felicity Lott sont légion, hélas parfois enregistrés pour des étiquettes qui n’ont pas traversé l’épreuve du temps, comme Forlane. Elle était souvent associée à un partenaire pianiste tout aussi érudit, Graham Johnson, qui l’a amenée à graver des disques pour Hyperion, où on peut heureusement l’entendre dans un merveilleux « Voyage à Paris », consacré à Poulenc.Graham Johnson étant, pour Hyperion, la véritable encyclopédie vivante autour de laquelle gravitaient les publications de Lieder et de mélodies, on retrouve Felicity Lott comme soprano dans l’intégrale des mélodies de Chabrier, toujours disponible, dans la grande anthologie des mélodies de Reynaldo Hahn, dans le double album de mélodies de Gounod, dans celui des mélodies de Chausson, Felicity Lott participant aussi aux intégrales des mélodies de Poulenc et de Fauré.Longue histoireL’hommage de l’Opéra national de Paris dit tout : « Dame Felicity Lott porta le répertoire français avec une diction incomparable, une sensibilité unique et un amour sincère de la culture française qui lui valurent, tout au long de sa carrière, l’admiration fidèle du public français. » Il ne dit pas le plus important : notamment entre 1980 et 2000, au moment où elle déployait au sommet cette diction incomparable, cet amour sincère et cette sensibilité unique, il n’y avait pas de chanteuse française ou de la francophonie qui pouvait lui disputer cet art.Ce rôle d’ambassadrice culturelle a été souligné par de nombreuses distinctions : commandeur de l’Ordre des arts et des lettres, chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur, docteure honoris causa de l’Université Paris-Sorbonne pour la contribution au rayonnement de la culture et de la musique françaises.
L’héritage francophile de Felicity Lott
L’une des chanteuses les plus attachantes des dernières décennies vient de disparaître.









