« Seule, madame, ce n’est pas possible. » Cette phrase, Carole (le prénom a été modifié), 28 ans, l’a entendue comme un couperet dans la bouche de son banquier. Institutrice dans le Loiret, cette mère de deux enfants affiche pourtant un profil que beaucoup jugeraient idéal : avec un CDI dans la fonction publique, des comptes impeccables, aucun écart de gestion. Mais, depuis sa séparation, le rêve d’offrir un jardin à ses enfants de 4 et 6 ans s’est fracassé sur le mur des contraintes bancaires.« Je cherche à acheter un petit pavillon, pas un château », confie l’enseignante. « Le montant des mensualités du crédit que je demande est à peine supérieur au loyer que je paye sans aucun retard chaque mois. Mais, pour les banques, la case célibataire avec deux enfants efface tout le reste. On m’oppose un refus automatique parce que je suis seule. C’est une double peine psychologique et sociale. On se sent punie d’élever ses enfants seule. »Ce « plafond de verre » financier, des milliers de familles le subissent. Une réalité qui a poussé la députée (Liot) du Loiret Constance de Pélichy à monter au créneau. Ce mardi 19 mai, la parlementaire a défendu en commission des finances une proposition de loi visant à créer un prêt à taux zéro (PTZ) spécifique pour les familles.Sans condition de ressourcesCe texte est né d’un constat alarmant dressé lors de la mission natalité qu’elle a présidée. « Aujourd’hui, le logement constitue un frein majeur à la réalisation d’un désir d’enfant », s’insurge l’élue. « Les trois quarts des couples qui ont renoncé à un enfant disent y avoir renoncé faute d’un logement adapté. C’est juste insupportable de se dire que, dans ce pays, des gens renoncent à ce qu’il y a de plus fort dans la vie parce qu’ils ne peuvent pas se loger ! »Le dispositif existant ? Inadapté, selon elle. Actuellement, le PTZ est réservé aux primo-accédants et soumis à de strictes conditions de ressources. « Si vous êtes cadre et que vous gagnez un tout petit peu trop bien votre vie, vous n’y avez pas droit », explique Constance de Pélichy. « Or, sur certains territoires, il faut très bien gagner sa vie pour espérer acheter. Résultat : à peine 50 % des bénéficiaires du PTZ actuel sont des familles. »La députée propose donc un PTZ spécifique, débloqué de la déclaration de grossesse à la naissance, plafonné à 100 000 euros et accessible sans condition de ressources, y compris pour les parents déjà propriétaires qui ont besoin de plus d’espace pour une famille qui grandit, ou de faire face à la flambée des taux d’intérêt.Car le problème touche toutes les configurations familiales. Sur les réseaux sociaux et le bureau de la députée, les messages de détresse s’accumulent. Comme cette lettre envoyée par une mère de famille : « Avec mon mari, nous rêvons depuis toujours de fonder une grande famille. Nous sommes propriétaires d’une maison de deux chambres. Malgré nos salaires de cadres, acheter plus grand est devenu impossible. Toutes les agences confirment que si nous vendons aujourd’hui, nous vendons à perte. Nous avons emprunté à 1,35 % il y a trois ans, et nous devrions aujourd’hui réemprunter à 3,4 %. Notre projet de deuxième enfant est donc au point mort depuis décembre dernier. Votre proposition nous donne de l’espoir. »Un ministre de l’Économie frileuxMême pour ceux qui finissent par y arriver, le parcours s’apparente à un chemin de croix économique. Mickaël, policier municipal à Orléans (Loiret) et père de deux enfants, a ainsi mis quatre à cinq ans pour concrétiser son nouveau projet immobilier avec sa compagne, malgré deux CDI stables. Son blocage ? Il avait déjà été propriétaire.« Le prêt à taux zéro nous passait sous le nez parce que j’avais déjà détenu un bien », explique-t-il. « Pour réussir à reconstruire plus grand et s’installer à la campagne, il a fallu employer les grands moyens : vendre notre maison et repartir en location, le temps de se reconstituer un apport de 20 000 à 30 000 euros exigé par les banques. Entre l’explosion du coût des matériaux et des taux d’intérêt depuis 2022, les crédits en cours comme la voiture ou la moto vous plombent tout de suite votre taux d’endettement. On n’est pourtant pas les plus à plaindre, mais le système est d’une lourdeur folle. »Reste à convaincre le gouvernement d’assouplir les règles du crédit. Si le ministre de l’Économie s’est montré frileux, le texte suscite un fort intérêt au sein de l’hémicycle. L’enjeu, pour Constance de Pélichy, dépasse les lignes politiques : « Qu’est-ce qu’il y a de plus important pour un État que d’investir pour ses enfants ? Nous sommes morts si nous ne permettons pas aux parents d’aujourd’hui de faire les enfants qu’ils désirent », s’insurge la députée.Ce débat parlementaire rejoint les récentes tentatives d’Emmanuel Macron d’enrayer la chute de la natalité et de favoriser le souhait des Français d’avoir un enfant, pointe la députée. Mais, alors que l’exécutif mise principalement sur le volet du temps partagé, notamment à travers le dispositif du congé de naissance qui entrera en vigueur le 1er juillet prochain, la proposition de loi de la députée Liot rappelle une autre réalité : pour beaucoup de parents, le premier verrou à faire sauter n’est pas le calendrier, mais bien celui du logement.