La cour d’appel de Tunis a confirmé sa condamnation, officiellement pour blanchiment d’argent, en réalité pour délit d’opinion. Le régime du président Saïed s’enfonce dans l’autoritarisme.L’ancien collaborateur de Canal+ Mourad Zeghidi et l’animateur Borhen Bsaïes resteront derrière les barreaux. La peine prononcée à leur encontre en première instance fin janvier 2026 a été validée en appel mardi 12 mai. Pour Reporters sans frontières (RSF), qui dénonce un harcèlement judiciaire, « c’est leur travail journalistique qui est à l’origine de ces poursuites ».Les ennuis judiciaires des deux hommes ont débuté le soir du 11 mai 2024. À Tunis, une caméra de France 24 filme en direct l’interpellation de l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, l’une des voix les plus écoutées du paysage médiatique tunisien, connue pour son franc-parler à l’égard du pouvoir. Elle est poursuivie pour des propos tenus à la télévision dans lesquels elle avait ironisé sur des déclarations présidentielles relatives à la politique migratoire du pays.Mourad Zeghidi et Borhen Bsaïes, ses confrères, sont embarqués plus discrètement au même moment. Les trois animent ensemble L’Émission impossible, la matinale politique de la radio IFM, l’une des émissions de débat les plus écoutées du pays ; un programme dont la liberté de ton déplaisait au régime de Kaïs Saïed, qui a, depuis, obtenu sa suppression.Décret liberticideSi Sonia Dahmani a été libérée le 27 novembre 2025, le jour même où le Parlement européen, citant son cas en exemple, adoptait une résolution dénonçant la dérive autoritaire en Tunisie, Mourad Zeghidi et Borhen Bsaïes n’ont pas connu le même sort.Les premières poursuites contre les deux hommes se sont appuyées sur le décret 54, un texte que Kaïs Saïed a promulgué en septembre 2022 contre la cybercriminalité et qui pénalise, en termes très vagues, la diffusion de « fausses nouvelles ». C’est sur cette qualification, doublée d’une accusation de « fausses déclarations dans le but de diffamer autrui », que Mourad Zeghidi et Borhen Bsaïes ont été jugés ensemble (alors même que leurs positions à l’antenne divergeaient), à un an de prison ferme, ramené à huit mois en appel.À la barre, Mourad Zeghidi avait conclu sa plaidoirie d’un seul mot : « J’assume ». Cette réplique a fait le tour des rédactions et sert désormais de slogan dans les rassemblements organisés à Tunis pour réclamer la libération des journalistes emprisonnés. La Tunisie est passée, en cinq ans, de la 72ᵉ à la 137ᵉ place de l’indice mondial RSF de la liberté de la presse.Du délit d’opinion au blanchimentMais en décembre 2024, à quelques semaines de leur libération attendue, un second mandat de dépôt leur a été signifié, sur des bases financières cette fois (blanchiment d’argent et évasion fiscale). Un argumentaire manifestement fabriqué pour les maintenir en cellule.« C’est une procédure particulièrement opaque, où même la défense n’a qu’un accès très limité au dossier », confient les avocates françaises de Mourad Zeghidi, Me Inès Daveau et Me Louise El-Yafi. Yesmine Zeghidi, sa fille aînée, qui a pu assister à l’audience, décrit une procédure vide, montée de toutes pièces. « Il y a plein de chiffres faux, des erreurs dans les procès-verbaux, le dossier ne tient pas la route, assure-t-elle. Et surtout, il n’y a aucune preuve de blanchiment d’argent. »C’est devenu un classique du régime de Kaïs Saïed : quand une procédure arrive à son terme, on en active une autre, sur d’autres fondements, pour ne pas lâcher prise. « C’est encore pire que sous Ben Ali, parce qu’il y a une grande part d’arbitraire », explique Yesmine Zeghidi, qui fait la comparaison avec le règne de l’autocrate Zine el-Abidine Ben Ali (1987-2011) : « On savait à quoi s’en tenir ! Sous ce régime, le ciel peut vous tomber sur la tête, à tout moment et pour aucune raison. »Exemples pour la professionPendant un an, la famille a multiplié les gestes de bonne foi. « On a justifié tous les mouvements sur les comptes de mon père depuis dix ans, on a payé énormément, on s’est dit qu’on avait mis les choses au clair avec eux ». Au bout du compte, l’instruction n’aura rien établi de tangible : les deux journalistes ont été condamnés pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des voix indépendantes, et pour servir d’exemple à toute la profession.Avec Zied El-Heni, journaliste condamné à un an de prison ferme le 7 mai pour avoir critiqué un verdict lors d’un colloque dans une faculté de droit, ce sont désormais trois journalistes que la Tunisie de Kaïs Saïed retient en prison. Depuis bientôt deux ans, Mourad Zeghidi partage à la prison de la Mornaguia une cellule avec trois autres détenus. « Trois fois par semaine, on doit lui cuisiner d’énormes quantités de nourriture et on lui apporte à la prison, à une heure de route de Tunis », raconte Yesmine, qui jongle entre son alternance à Paris et les allers-retours en Tunisie. Sa sœur cadette a, elle, mis ses études entre parenthèses depuis septembre pour s’installer à Tunis.Reste à choisir, dans les jours qui viennent, entre le pourvoi en cassation et la demande de grâce auprès de Kaïs Saïed lui-même. Les deux voies sont incompatibles et le délai expire ce vendredi 22 mai. À Paris, le Quai d’Orsay « échange » avec la famille, sans effet visible : la double nationalité du journaliste, qu’on aurait pu croire un atout, s’est révélée un obstacle dans le dialogue bilatéral avec la Tunisie déjà gâté par la question migratoire.
Tunisie : le journaliste franco-tunisien Mourad Zeghidi maintenu en prison
La cour d’appel de Tunis a confirmé sa condamnation, officiellement pour blanchiment d’argent, en réalité pour délit d’opinion. Le régime du président Saïed s’enfonce dans l’autoritarisme.







