Sept Géorgiens seront jugés en juin pour des vols de livres rares d’auteurs russes, commis dans trois bibliothèques en France, en remplaçant les œuvres par des copies.Un travail d’orfèvre. Minutieux. Nourri de la patience du chasseur de trésor, du limier en quête de gibier. Mikheil Z., Géorgien de 48 ans, est venu à quarante reprises consulter des livres rares conservés à la BNF sur le site François-Mitterrand à Paris en 2023. Sa cible : les ouvrages de célèbres auteurs russes du XIXe siècle, officiellement pour des recherches sur la démocratie dans la littérature russe à cette époque. Sur la liste, principalement des ouvrages du poète et romancier Alexandre Pouchkine, mais aussi de Nicolas Gogol ou de Mikhaïl Lermontov. Les investigations établissent que cet homme a volé, entre mars et novembre 2023, avec l’appui d’un groupe criminel, neuf de ces précieux livres, en les remplaçant par des fac-similés plus vrais que nature, un procédé répété dans d’autres établissements : « Pendant les “visites”, les suspects observaient les ouvrages sous toutes les coutures, ils prenaient des mesures de la couverture, examinaient chaque détail pour mieux le dupliquer, de la tranche à la page de garde, des estampilles aux tampons », nous glisse un fin connaisseur de l’affaire. Des copies de qualitéMontant du préjudice : 650 000 euros. Au-delà du chiffrage, c’est une perte patrimoniale de taille pour la BNF, qui a, depuis, revu la sécurisation des consultations de livres. « Les bibliothèques n’avaient jusque-là pas pris conscience de la valeur marchande des pièces qu’elles conservent. C’est plus facile de braquer un musée qu’une banque. Et parfois c’est moins risqué », constate la même source.« Les individus reproduisaient jusqu’aux reliures d’époque, les numéros d’inventaire, les cachets de la réserve des livres rares, souligne Me Alexandre de Konn, l’avocat de la BNF. Ils ont même été jusqu’à copier les marques d’usure sur les pages, rendant très difficile la détection du faux. » Ainsi, un autre prévenu, Valerian R., 56 ans à cette époque, s’est-il rendu à la bibliothèque de l’Arsenal, autre site de la BNF, le 25 octobre 2023 pour photographier des livres de Pouchkine, allant jusqu’à utiliser un mètre de couturière pour mesurer l’œuvre dans tous les sens. Dans la foulée, il a envoyé plus de 80 clichés à Mikheil Z., lui-même condamné en Lituanie pour des faits similaires et suspecté dans trois autres pays. Ce dernier a été arrêté avec 17 livres russes en besace, dont certains avec le tampon de la BNF. Des contrefaçons. Mikheil Z. a reconnu le vol de la BNF et la vente du butin pour 70 000 euros à un certain « Maxime », propriétaire d’une salle de vente aux enchères en Russie, un homme dont la trace n’a pas été retrouvée. Mikheil Z. conteste avoir travaillé avec d’autres suspects du dossier et avoir donné des instructions pour commettre des vols similaires : « Si c’est un réseau structuré et qu’il en est soi-disant à la tête, il devrait apparaître dans les autres vols, à la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations et à celle de l’École normale supérieure de Lyon, rétorque son avocat, Me Gianni De Georgi. Or ce n’est pas le cas. »Valerian R., lui, se définit comme « bouquiniste autodidacte ». L’accusation considère qu’il a reçu l’aide de sa sœur et de sa nièce, qui lui faisaient la traduction pour échanger avec les bibliothèques. Mais les deux femmes se défendent d’avoir eu connaissance des activités délictueuses du groupe et d’avoir participé à sa logistique. Lui a reconnu qu’il prenait des photos pour faire des copies des œuvres et les revendre, mais pas pour que ces faux servent à remplacer des œuvres volées. Des déclarations mises à mal par celles de sa propre nièce, qui a admis qu’elle avait compris que son oncle voulait voler des livres, et avoir alors refusé de continuer à l’aider. « Il n’a pas de liens avec les acteurs de ce dossier hormis Mikheil Z., qui n’était pas un donneur d’ordre, précise son avocate, Me Sevim Kasay, Il a regardé des ouvrages, mais n’en a jamais volé. Les livres qu’il a consultés ne sont pas ceux qui ont été dérobés. »Un bagage culturel certainAu sein de cette structure criminelle, selon les juges d’instruction, ces Géorgiens ayant pour certains des liens familiaux étaient missionnés en deux équipes pour dépouiller de leurs éditions russes de grande valeur les bibliothèques de France mais aussi de plusieurs pays européens. Au total, sept prévenus doivent être jugés du 9 au 12 juin par le tribunal correctionnel de Paris pour vols de biens culturels en réunion et association de malfaiteurs. Des vols commis sur le territoire, dans la capitale et à Lyon, où 11 Pouchkine ont été subtilisés à l’École normale supérieure de Lyon le 3 juillet 2023. Le sort d’une des prévenus est en suspens à l’heure où nous écrivons, suite à l’annulation d’un acte de procédure faisant tomber une des accusations la visant. Il est plus facile de voler un livre protégé par une personne âgée que 15 kilos d’or protégés par 15 personnes armées. Beqa T., l'un des suspectsLes premiers repérages à la BNF remontent au mois d’août 2022, menés par Beqa T., âgé de 45 ans à cette date. L’homme, qui purge actuellement une peine de prison en Estonie où il a été condamné, comme en Lettonie, pour des faits similaires. Il est aussi soupçonné dans cinq autres pays. Ce père de six enfants, diplômé en histoire, spécialiste de l’antiquité en Géorgie, dispose d’un bagage culturel certain. Loueur de voitures avant la guerre en Ukraine, il s’est dit passionné de livres et a indiqué qu’il se faisait aussi payer la rédaction de dissertations et de mémoires, arguant de sa maîtrise de l’histoire de la Chine, du Japon mais aussi… de la littérature russe des XIXe et XXe siècles. Après avoir déclaré qu’il fabriquait également des fac-similés de livres anciens pour des collectionneurs, vendus parfois jusqu’à 2 000 euros, il l’a démenti. S’il a reconnu avoir consulté différents ouvrages à travers l’Europe et en France, il a nié être lié à la commission des vols sériels, tout en lâchant ce commentaire : « Il est plus facile de voler un livre protégé par une personne âgée que 15 kg d’or protégé par 15 personnes armées. » Notre première source estime pourtant que Beqa T., « avec Mikheil Z., est au cœur du dossier. Ils sont au plus près des réseaux de revente. »L’ombre de Moscou ?L’activité de ce groupe extrêmement mobile s’appréhende à l’échelle du continent, les intéressés multipliant les raids dans les bibliothèques de capitale en capitale, dans plus de dix pays selon Europol, entre 2021 et mars 2024. À Varsovie, 78 livres russes rares du XIXe siècle ont été subtilisés. Une campagne de vols tous azimuts à la résonance toute particulière à l’aune de la guerre en Ukraine. Alors que dans le pays agressé toutes les statues de Pouchkine étaient déboulonnées, les rues à son nom rebaptisées, Vladimir Poutine « ponctuait ses discours de références au romancier devenu le symbole du néo-impérialisme russe. Aussi, les vols des livres, revendus aux enchères en Russie, pouvaient traduire une volonté de rapatrier ce patrimoine culturel », écrivent les juges dans l’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel que le Point a pu consulter. Le pouvoir russe aurait-il pu piloter le retour de ces œuvres en Russie ? L’ombre plane sur le dossier mais cette thèse n’a pas prospéré, faute pour les enquêteurs d’avoir pu identifier les commanditaires, la guerre ayant eu raison de la coopération judiciaire avec la Russie. Seules y ont été retrouvées deux ventes, faites via la maison de ventes aux enchères Litfond : celle d’un exemplaire étonnamment similaire à l’un de ceux volés à la BNF et cinq séries des livres volés à Varsovie. Selon le document judiciaire précédemment cité, le propriétaire de Litfond « était expert en livres anciens au sein du ministère de la culture du gouvernement russe ». « On suppose qu’il y a une filière d’écoulement vers la Russie, souligne Me de Konn. La bibliothèque ne désespère pas que tout ou partie des livres volés soit retrouvé. L’établissement est une institution multiséculaire. La BNF pense en siècles. » Le problème c’est que la préparation des livres prend deux, trois semaines.Valerian R., prévenu, à sa soeurS’il fallait reconnaître une qualité aux malfaiteurs, ce serait celle de la persévérance, si ce n’est de l’entêtement, qui a fini par causer leur perte à la faveur des surveillances des enquêteurs de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels et de la Brigade de répression du banditisme. Sûrs de leur stratagème, les suspects s’apprêtaient à frapper de nouveau certains établissements déjà ciblés, selon l’accusation, qui relève une nouvelle phase de reconnaissance à la BNF et à l’École normale supérieure de Lyon en octobre 2023. Fin octobre, Valerian R., revenant de la capitale des Gaules, écrit alors à sa sœur ne pas pouvoir la rejoindre comme prévu car « on n’arrive pas à faire sortir les trucs » avant d’ajouter : « le problème c’est que la préparation des livres prend deux, trois semaines », allusion à la fabrication des faux, selon l’accusation.L’exception de l’effractionUne des actions du groupe criminel dénote toutefois par rapport aux autres passages à l’acte : le vol commis dans la nuit du 9 au 10 octobre à la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations à Paris. C’est par effraction que deux suspects se sont emparés de livres de bien moindre valeur que ceux visés habituellement, le préjudice étant évalué à 1 000 euros. En cause : le repérage fait la veille, pendant lequel Bésiqi A. et Maté T. (fils de Beqa T.) ont demandé à consulter tous les manuscrits de Pouchkine. La bibliothécaire, sensibilisée par une note interne après le vol du 3 juillet à Lyon, a trouvé leur démarche suspecte et décidé de mettre en sécurité les précieux écrits. Raison pour laquelle les malfrats sont repartis presque bredouilles. Faisant l’objet d’un mandat d’arrêt, ils ne seront pas au procès en juin aux côtés des autres prévenus. Ils ont déjà été jugés en Géorgie coupables du vol de l’ENS et de la Bulac.
Le mystère des faussaires de Pouchkine
Sept Géorgiens seront jugés en juin pour des vols de livres rares d’auteurs russes, commis dans trois bibliothèques en France, en remplaçant les œuvres par des copies.










