Honorée au Parlement européen ce mardi à Strasbourg lors d’une cérémonie boycottée par Jordan Bardella, Angela Merkel a tenu à tirer la sonnette d’alarme : la paix, la prospérité et la démocratie sont menacées en Europe.Depuis la sortie de ses mémoires, en novembre 2024, les prises de parole d’Angela Merkel sont rares. Mardi, à Strasbourg, l’ex-chancelière a profité de la remise de son prix du Mérite européen, pour lancer trois avertissements. Les trois promesses de l’Europe – la paix, la prospérité et la démocratie – sont sous pression. L’hémicycle du Parlement européen n’était pas rempli. Les élus du RN et de ses alliés des « Patriotes pour l’Europe » n’ont pas souhaité assister à cet événement.« Nous voyons dans cette cérémonie, et dans le refus de respecter le poids électoral des Patriotes au sein des instances de ce Parlement, une forme de déni de démocratie, a expliqué Jordan Bardella, le président de ce groupe, pour justifier ce boycott. On décerne des brevets de bon européen pendant qu’on piétine le vote de millions d’électeurs. »La paix, « ça se gagne »« Nous vivons en des temps où tout semble changer, où des choses semblent s’effondrer », a constaté Angela Merkel à l’entame de son discours devant les eurodéputés. Soixante-quinze ans après la déclaration de Maurice Schuman, l’ex-chancelière ne cache pas son inquiétude.« Les attaques barbares de la Russie contre l’Ukraine nous ont remis les yeux en face des trous : la paix, ça n’a rien d’évident, a-t-elle clamé. Ça se gagne. » Et la nouvelle doctrine de sécurité américaine – d’une violence inouïe contre l’UE – a achevé la démonstration. Selon Merkel, le document américain « nous a clairement montré que nous n’avions plus ce pilier sur lequel nous nous étions tant appuyés. » Si bien que, pour elle, il faut en revenir « à cette idée d’union de la défense qui était présente dès les origines. »La deuxième promesse, c’est la prospérité. Le sommet de Lisbonne, en 2000, avait proclamé l’ambition d’une Europe « la plus forte en économie ». Et sans prospérité, avertit-elle, « nous n’allons pas pouvoir relever le défi du changement climatique, nous n’allons pas pouvoir maintenir la diversité des espèces. »Mario Draghi, l’exemple à suivreElle cite le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne comme la boussole à suivre. Et interpelle directement le Parlement pour mettre la pression sur la Commission et le Conseil (des gouvernements nationaux). « Je mise sur vous », a-t-elle lancé aux eurodéputés. Or, dans les débats sur l’Union des marchés des capitaux, l’une des pièces maîtresses de la relance industrielle de l’Europe, les petits États européens sont toujours sur la défensive et se méfient d’une supervision trop européenne des marchés financiers…La troisième promesse est peut-être la plus fragile. C’est la démocratie. Et c’est là, précisément là, que les chaises vides laissées par les Patriotes prennent tout leur sens. « Les faits ne sont plus des faits, les vérités peuvent être appelées des mensonges, les mensonges peuvent devenir vérités », a énuméré Angela Merkel à propos des fake news qui sont désormais produites en quantité industrielle.Les réseaux dits sociaux ont produit ce désordre. L’intelligence artificielle l’amplifie à travers des tromperies d’images figées ou animées de plus en plus vraisemblables. L’Europe est pionnière en matière de régulation : le Digital services act (DSA) est censé appliquer au Net la régulation des contenus qui existent dans l’espace physique, l’IA act est censé graduer la sécurité selon le caractère dangereux des modèles d’IA… La Commission s’est lancée, à la demande des États membres, dans une « simplification » des règles qui suscitent de la méfiance : comment stimuler l’innovation sans sacrifier le droit des personnes et le droit des auteurs ?Un bilan personnel discutéPour Merkel, il vaut mieux se réguler, se tromper et « apprendre des erreurs » que laisser faire les géants de l’IA et du numérique et découvrir, un peu tard, les ravages des nouvelles technologies lancées sans garde-fou. « Croire que la responsabilité dans la diffusion de l’information ne sert plus à rien, qu’on ne demandera pas de comptes pour des mensonges, cela nuit à la démocratie. Et la démocratie, c’est la troisième promesse. Nous devons la tenir », conclut-elle.La question que personne n’a osé soulever demeure celle des mérites propres d’Angela Merkel dans l’édification de cette Europe qu’elle a encensée. Interrogé mardi, à l’issue de la cérémonie, Raphaël Glucksmann n’a pas ménagé ses critiques. Sous le règne long de Merkel (16 ans) « l’Europe a stagné », regrette-t-il, lui reprochant une « absence totale d’anticipation du risque de guerre en Europe », une posture pro-business « catastrophique avec la Chine. »« Franchement, si elle avait été si excellente, reprend Glucksmann, on ne serait pas dans la situation où nous sommes aujourd’hui. Mais elle n’est pas la seule responsable. Elle l’a fait en coproduction avec d’autres dirigeants européens, c’est vraiment très clair. » On pourrait ajouter que la sortie du nucléaire par l’Allemagne après la catastrophe de Fukushima se paie cher aujourd’hui pour les industries electro-intensives allemandes.
IA et réseaux sociaux : Angela Merkel appelle à ne pas abandonner la régulation
Honorée au Parlement européen ce mardi à Strasbourg lors d’une cérémonie boycottée par Jordan Bardella, Angela Merkel a tenu à tirer la sonnette d’alarme : la paix, la prospérité et la démocratie sont menacées en Europe.










