Par ses accusations, l’éditorialiste Nicholas Kristof confirme la propension d’une certaine presse à privilégier les points de vue systématiquement anti-israéliens.Les Israéliens dressent-ils des chiens policiers à violer leurs détenus palestiniens ? C’est l’une des accusations lancées par un éditorialiste du New York Times, Nicholas Kristof, dans un article paru lundi 11 mai dans les pages « Opinions » du prestigieux quotidien américain. Intitulé « Le silence qui entoure le viol des Palestiniens », il cite un rapport du Conseil des droits de l’homme de l’ONU (« Plus qu’un humain peut supporter ») et prétend que la violence sexuelle est devenue « l’une des procédures opérationnelles standard d’Israël ».L’« opinion » de Nicholas Kristof a été accueillie avec scepticisme par les uns. Elle a provoqué chez d’autres une vague d’indignation. Jeudi 14 mai, une manifestation s’est déroulée devant le siège du journal. Ses participants protestaient contre la publication de l’article et exigeaient le licenciement de son auteur.Une temporalité suspecteNicholas Kristof n’est pas un débutant, ni un amateur : deux fois Prix Pulitzer, contributeur régulier de CNN, il est réputé servir de « boussole à la gauche progressiste en matière de pauvreté et de dignité ». « Lors d’entretiens poignants, écrit-il, des Palestiniens m’ont décrit un système de violences sexuelles israéliennes généralisées contre des hommes, des femmes et même des enfants, commis par des soldats, des colons, des interrogateurs du Shin Bet et surtout des gardiens de prison. »Il affirme avoir recueilli les témoignages de quatorze Palestiniens victimes de ces violences sexuelles allant jusqu’à la torture. Mais il prétend ne pouvoir en citer que deux par leurs noms, tant ces traitements provoquent de honte chez leurs victimes dans une société traditionnelle : Sami al-Saei, qu’il présente comme « journaliste free-lance », et Issa Amro, qualifié de « Gandhi palestinien » parce qu’il se dit non-violent. La plupart des faits lui ont été transmis par une ONG basée à Genève, Euro-Med Human Rights Monitor.« Nos impôts américains subventionnent l’appareil sécuritaire israélien, poursuit Nicholas Kristof. Il s’agit donc d’une violence sexuelle dont les États-Unis sont complices. » Et d’en conclure qu’il faut désormais que Washington conditionne ses livraisons d’armes à Israël à « la fin de ces agressions sexuelles ».C’est surtout le tempo qui apparaît suspect à Abe Gurko dans The Times of Israel. Comme par hasard, le New York Times a publié cet article la veille de la diffusion par une commission civile israélienne de « Silenced no more », un rapport de 300 pages décrivant, preuves médicales, témoignages et photos à l’appui, les atrocités commises par le Hamas lors de l’attaque lancée de Gaza contre des civils israéliens le 7 octobre 2023.S’agissait-il d’allumer un contre-feu aux révélations accablantes sur le caractère systématique des viols commis par les terroristes du Hamas sur d’innombrables femmes israéliennes (viols collectifs, viols à mort et viols de cadavres) en relançant une campagne d’accusations contre Israël, notamment illustrée par un article accablant de l’hebdomadaire britannique de gauche The Guardian en janvier dernier ? Sami al-Saei y détaillait déjà les tortures qu’il prétend avoir subies en mars 2024, à la prison Megiddo.Le « New York Times », « newsroom de l’intifada » ?Comme une bonne partie de la presse de gauche occidentale, le New York Times a constamment manifesté une évidente propension à privilégier les points de vue systématiquement anti-israéliens. Dans un article intitulé « Power, privilege and responsabilities : rethinking press protections in an age of misinformation » (« Pouvoir, privilège et responsabilités : repenser la protection de la presse à l’ère de la désinformation »), la juriste américaine Orly David, qui enseigne à la Southwest Law School, a recensé les articles consacrés aux « biais anti-israéliens du New York Times après le 7 Octobre ». La « grise lady », comme est baptisé le quotidien new-yorkais aux États-Unis, s’est distinguée par une couverture de la guerre contre le Hamas et le Hezbollah qui minimise les souffrances israéliennes et ignore les attaques subies sur de multiples fronts par l’État hébreu : titres trompeurs, citations erronées de dirigeants israéliens, relais systématique de sources proches du Hamas…On se souvient aussi de la photo du petit Mohammed Zakaria al-Mutawaq en première page du quotidien américain. Son visage et son corps émaciés étaient censés témoigner des effets de la « famine à Gaza ». Le journal avait dû reconnaître, quelques jours plus tard, que l’enfant souffrait d’une paralysie cérébrale sévère bien antérieure à la guerre de Gaza, qui expliquait son état.La rédaction du New York Times serait devenue « la newsroom de l’intifada ». La vérité, c’est que le journal est en chute libre, tant du côté des ventes que des revenus publicitaires, estime Abe Gurko. Il ne lui reste plus qu’à créer le scandale pour provoquer des clics… « Il est important de comprendre que les “adultes” qui étaient là il y a dix ou vingt ans ont pour la plupart disparu de la rédaction de certains grands médias », explique Matti Friedman, ancien correspondant d’Associated Press à Jérusalem, sur le site The Free Press. La section « Opinions » du New York Times était ainsi dirigée par James Bennet, mais il a été poussé à la démission par la jeune garde en 2020. Et « désormais, ce sont des militants qui mènent la danse. Ils considèrent que le rôle de la presse est non pas de rapporter les faits, mais d’orienter les esprits » dans le sens que la gauche woke donne à l’expression « justice sociale ».Frontière brouillée entre rumeurs des réseaux sociaux et presse établieMatti Friedman, journaliste chevronné, met en cause certaines ONG : celles-ci, bien financées par des États européens et des philanthropes, poursuivent souvent des agendas politiques précis. Les journalistes censés couvrir une région sont peu nombreux, disposent de peu de moyens ; les ONG sont devenues, de fait, leur première source d’information. « Il existe une vaste campagne idéologique contre Israël, très bien financée et menée par des dizaines d’ONG et menée aussi par certaines branches de l’ONU », poursuit Friedman.Nicholas Kristof aurait été, quant à lui, manipulé par Euro-Med, « une organisation dont les liens avec le Hamas sont avérés ». Elle a notamment propagé la légende du « trafic d’organes » prélevés sur les détenus palestiniens. C’est cette ONG qui serait à l’origine de la rumeur complotiste du « viol par des chiens », selon Rachel O’Donoghue de Honestreporting, dans le Wall Street Journal.Matti Friedman estime qu’une telle accusation « frôle l’absurde ». Mais dans le domaine de la propagande anti-israélienne, c’est « un peu comme la toxicomanie, il faut sans cesse augmenter les doses », relève-t-il. Dans un premier temps a été lancé le mythe de « l’apartheid israélien » dans ce pays multiculturel où 2 millions d’Arabes israéliens ont leurs représentants à la Knesset. L’effet s’émoussant, il lui a succédé le slogan de « l’État génocidaire », destiné à priver l’État juif du privilège d’avoir été construit par les rescapés d’un très authentique génocide.À présent, au réquisitoire contre Israël s’ajoute donc « le viol par les chiens », « une légende qui court depuis un certain temps parmi les complotistes ». « La nouveauté, c’est son adoption par un grand média américain légitime. » La frontière qui séparait les rumeurs enflammant les réseaux sociaux de la presse scrupuleuse et attentive aux faits est en cours de brouillage. Que va-t-il rester à cette dernière ?Nous avons été abreuvés d’affirmations incroyables, parfois manifestement fausses, répétées mot par mot par des journalistes qui sont soit les plus crédules, soit les plus immoraux, voire les deux à la fois.Becket Adams« Nicholas Kristof a violé mon chien. C’est du moins ce que j’ai entendu dire par une source anonyme. Et cette rumeur que je viens de tenter de répandre est bien moins sordide et fantaisiste que celle que le Times a choisi de diffuser dans le monde entier cette semaine », s’amuse le célèbre essayiste britannique Douglas Murray dans le New York Post (conservateur). « Cette histoire de viols d’hommes par des chiens ne tient pas la route. Tous les dresseurs vous le diront », poursuit un Douglas Murray indigné.Des allégations qui desservent les débats sur les problèmes réelsSur le site The Hill, réputé centriste, Becket Adams met en cause Nicholas Kristof : « Un éditorialiste du New York Times spécialisé dans les histoires larmoyantes à la première personne s’est surpassé cette semaine. Il a publié un article prétendant que les responsables israéliens ont entraîné des chiens à violer des prisonniers politiques. » « Une personne plus charitable, poursuit-il, pourrait accorder le bénéfice du doute à Kristof. Mais depuis le 7 Octobre, nous avons assisté avec stupéfaction à la diffusion, par la presse occidentale, des allégations les plus absurdes et scandaleuses visant Israël. Nous avons été abreuvés d’affirmations incroyables, parfois manifestement fausses, répétées mot par mot par des journalistes qui sont soit les plus crédules, soit les plus immoraux, voire les deux à la fois. »Et Becket Adams rappelle l’extrême précipitation avec laquelle les plus grands médias occidentaux ont attribué à « une frappe israélienne » les dégâts ayant affecté l’hôpital Al-Ahli, à Gaza, le 17 octobre 2023. Le Hamas annonçait 471 morts. On sait à présent que la roquette qui a frappé l’hôpital avait été lancée d’un parking voisin et que ses imprudents lanceurs appartenaient très probablement au groupe terroriste du Jihad islamique.Toute sorte de légendes absurdes alimentent la légende noire anti-israélienne. En 2015, la BBC avait consacré un reportage à « un dauphin espion » capturé au large de Gaza… « À moins que les journalistes prennent un malin plaisir à se laisser manipuler par les services de renseignement iraniens et ceux du Hamas, conclut Becket Adams, peut-être devraient-ils faire preuve d’un peu de bon sens et d’esprit critique lorsqu’ils entendent de telles allégations. »Ce serait d’autant plus utile que des voix, en Israël même, estiment que certains comportements à l’égard de détenus palestiniens sont, en effet, critiquables et doivent être dénoncés. Ainsi, dans le journal de gauche Haartez, Noa Epstein estime que l’article de Nicholas Kristof, malgré ses imperfections, doit être pris au sérieux. « Même s’il existe des raisons de critiquer le Times, et même s’il y a de bonnes raisons de faire preuve de prudence face à des allégations aussi graves, cela ne signifie pas que nous ne devrions pas lire l’enquête elle-même. » Mais comme le dit Matti Friedman, « nous devons pouvoir discuter des problèmes bien réels d’Israël sans faire pour autant le jeu de ceux qui cherchent à détruire le pays ».