Treize ans après avoir reçu une Palme d’or exceptionnelle pour « La Vie d’Adèle », les deux actrices confirment leur règne sans partage sur le cinéma français avec plusieurs films en sélection cannoise.Y ont-elles pensé au moment de fouler le tapis rouge de Cannes, tandis que les paparazzis leur réclamaient des sourires, et que les fans criaient leurs noms à tue-tête ? Se sont-elles revues, l’espace d’un instant, ce jour de mai 2013 où, à 19 – Adèle Exarchopoulos – et 28 ans – Léa Seydoux –, elles ont fait chavirer les 2 300 spectateurs du prestigieux auditorium Lumière, la salle écrin du Palais des festivals et sont entrées dans l’histoire du cinéma pour ne plus en sortir ?Treize ans se sont écoulés depuis la première projection, inoubliable, de La Vie d’Adèle, treize ans aussi depuis une cérémonie de clôture inédite où Steven Spielberg, président du jury, annonça ne pas réserver - comme de coutume – la récompense suprême au seul metteur en scène, Abdellatif Kechiche, mais la remettre en prime à elles deux, les actrices de ce récit choc d’une passion amoureuse qui tourne mal avec ses scènes de douleur brute et son érotisme cru.À l’époque, au-delà du public cannois emporté par l’émotion du moment, le scepticisme règne. Que le film, bouleversant comme l’étaient les grands films de Maurice Pialat, remporte la Palme d’or… bien sûr, même si on se doute alors – sans le savoir encore avec certitude – que son tournage interminable, le caractère de son metteur en scène et les constantes improvisations ont été une véritable épreuve pour ses jeunes interprètes. Mais que la récompense aille également à Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, l’une tout juste apparue dans le cinéma d’auteur français (chez Christophe Honoré ou Rebecca Zlotowski), l’autre sortie de nulle part ou presque… voilà qui déconcerte.Rumeurs de prix d’interprétation au Festival 2026Alors, en plein Festival de Cannes – 79e édition –, plus d’une décennie après le coup de poker de Spielberg et ce sacre précoce et intimidant pour deux actrices qu’on découvrait encore… force est de s’incliner : la blonde et la brune sorties du lot en 2013 règnent désormais en souveraines sur le cinéma français. Et l’on ne saurait dire à propos de laquelle des deux la rumeur de prix d’interprétation est la plus insistante…Il y Gentle Monster, de Marie Kreutzer, où Léa Seydoux éblouit en femme sous influence qui repousse de toute sa force considérable la masculinité toxique. Et puis aussi Garance, le portrait d’une actrice alcoolique que Jeanne Herry accompagne avec une tendresse inquiète et qu’Adèle Exarchopoulos incarne avec une force sidérante. Et encore L’Inconnue, d’Arthur Harari, (le coscénariste d’Anatomie d’une chute, réalisateur voici quatre ans du très estimé Onoda, 10 000 nuits dans la jungle) où Léa Seydoux devient littéralement un homme, celui qui l’a séduite la veille et a passé la nuit avec elle. Et enfin le tout juste achevé Mariage au goût d’orange (présenté dans la sélection Un certain regard), de Christophe Honoré, dont Adèle Exarchopoulos tient le rôle principal. PrécurseuresRevoir les images de la remise de la Palme 2013 aujourd’hui, c’est mesurer le temps écoulé : deux jeunes filles encore pétries d’enfance y encadrent « Abdel », l’étreignent, le remercient pour « la chance » qu’il leur a donnée. Mais dès l’automne, la belle apparence se fissure – les actrices confient au site américain The Daily Beast les humiliations, les cris, une scène sexuelle dont le tournage prévu sur une journée s’étale au-delà d’une semaine, la blessure d’Adèle Exarchopoulos quand une porte vitrée explose… « Elle saignait de partout et pleurait avec son nez qui coulait, raconte alors Léa Seydoux. Kechiche a ensuite dit : “Non, on n’a pas fini. On la refait.” » Adèle Exarchopoulos, dans le même entretien: Léa « essayait de m’aider à faire cesser le saignement, et [Kechiche] criait : “Non ! Embrasse-la ! Lèche sa morve !” » Les deux comédiennes, soudées par ce trauma partagé, apparaissent aujourd’hui comme des précurseures. Depuis, le mouvement #MeToo a aidé à poser des mots sur les violences communément subies par les actrices dans le cadre de leur travail, la sacralisation du metteur en scène tout-puissant en a pris un coup. « Kechiche a eu l’intelligence de raconter cette histoire, mais le film, c’est quand même Adèle et moi », résume à l’époque, frondeuse dans une France qui idolâtre les cinéastes auteurs, une Léa Seydoux bientôt attaquée par Kechiche. Lequel lui reproche ses origines privilégiées (également très commentées sur les réseaux sociaux) : issue de la haute bourgeoisie, petite-fille du président du groupe Pathé Jérôme Seydoux, Léa ne serait qu’une héritière, très loin d’Adèle, la fille d’infirmière dont la gouaille évoque une jeune Simone Signoret et dont Ira Sachs, ce metteur en scène américain qui la dirige dans Passages (2023) et présente un film en compétition cette année, dit : « Adèle, c’est à la fois Brigitte Bardot et Jeanne Moreau. »Depuis, chacune a tracé son chemin entre blockbusters (des James Bond et Dune 2 pour Léa Seydoux, L’Amour ouf et Chien 51 pour Adèle Exarchopoulos), films d’auteur (Wes Anderson, Arnaud Desplechin, Bruno Dumont pour la première, Justine Triet et Léa Mysius pour la seconde) et ovnis signés Quentin Dupieux. Elles partagent des natures secrètes, sauvages, le goût d’un parler imagé, le sens de l’amitié à la vie à la mort. Avec pour modèle la Joconde, dont elle admire le mystère têtu, Léa Seydoux garde sa vie privée très privée… Plus expansive – elle se met en scène sur Instagram, notamment avec sa complice Leïla Bekhti -, Adèle Exarchopoulos garde le silence - malgré la pression médiatique – sur l’audience qui attend le 29 juin son ex-compagnon (et père de son fils), le rappeur Doums, pour « violences habituelles par conjoint » à son encontre. Pour d’autres sans doute, metteurs en scène angoissés ou comédiens en quête de reconnaissance, Cannes est une tourmente. Mais pour ces deux souveraines, à l’abri de la vie et de ses fracas, c’est plus que jamais le décor d’un triomphe.