CHRONIQUE. Le nombre de médecins a été multiplié par 3,65 en cinquante ans, pourtant les délais d’attente s’allongent et les déserts médicaux persistent. Un paradoxe qui appelle une refonte profonde de l’organisation médicale.Les difficultés que rencontrent les Français à prendre un rendez-vous médical les préoccupent et deviennent un souci majeur pour ceux qui vivent dans des déserts médicaux, qu’ils soient urbains ou ruraux. Cette situation est paradoxale car si en 1970 il y avait 68 000 médecins en France, on en dénombrait 245 847 au premier janvier 2026, soit 3,65 fois plus. Or, durant ces 56 années, la population ne s’est accrue que de 1,35 fois.Dans son rapport annuel sur l’état des lieux de la permanence des soins ambulatoires (PDSA) au 31 décembre 2025, le Conseil national de l’ordre des médecins salue l’engagement de la profession pour garantir la couverture des gardes et astreintes qui est notamment assurée, souligne-t-il, sur 98 % du territoire les jours fériés et les week-ends.Toujours selon la même source, la participation de la profession à cette permanence a augmenté de 6,4 % en un an car, écrit-il, de plus en plus de jeunes médecins, de plus en plus de femmes s’inscrivent dans cette dynamique. On pourrait donc croire que le ciel se dégage enfin, que l’accès aux soins va s’améliorer et que le recours aux urgences hospitalières va se réduire, deux excellentes nouvelles.Malheureusement, il n’en est rien. Il est toujours prudent de se méfier des pourcentages, seuls les chiffres en valeur absolue comptent ! Les Français sont soignés par des personnes, non pas par des statistiques et pas encore par des robots. Regardons les chiffres.Chiffres rassurants, réalité inquiétanteEn France, le nombre de médecins augmente depuis 2012. Ils sont donc 245 847 au premier janvier 2026. Cette croissance récente est due à la très forte augmentation du numerus clausus depuis 2000, du numerus apertus depuis 2020 et à celle de médecins diplômés à l’étranger autorisés à exercer en France. Ces derniers représentent 11 % des médecins exerçant en France en 2025, alors qu’ils n’étaient que 7 % en 2012. Enfin, le nombre de généralistes s’accroît aussi, ils étaient 100 000 au 1er janvier 2025.Pourtant, l’accès aux soins se dégrade encore. Selon le baromètre IPSOS publié il y a deux mois, il faut plus de 2 semaines pour obtenir un rendez-vous chez un généraliste alors qu’en 2019, 4 jours suffisaient ; 4 mois pour un dermatologue, contre 2 mois en 2019 ; 3 mois pour un cardiologue contre 1 mois en 2019… Si bien que, du fait de ces délais d’attente, trois-quarts des sondés déclarent avoir renoncé à au moins un acte de soins depuis cinq ans, et 10 % des Français n’ont pas de médecin traitant.Certes, les difficultés que rencontrent les Français concernent d’abord les spécialistes, mais revenons aux généralistes en examinant de près les données du Conseil de l’ordre. Le site Santé-Environnement-Politique souligne à juste titre que seulement 45 022 médecins généralistes libéraux participent aux gardes, sur les 65 000 libéraux, autrement dit 30 % d’entre eux n’y participent pas.En outre, en 2025, seulement 3 224 médecins (7,2 %) se joignent à la régulation médicale des PDSA certes, et pour faire bonne mesure, il faudrait ajouter 983 médecins salariés, mais cela ne ferait que 4 207 (9,3 %) des médecins inscrits et 4,2 % de tous les généralistes. En outre, la couverture de garde par des médecins libéraux de premier recours est particulièrement faible durant la période dite de « nuit profonde », c’est-à-dire de minuit à huit heures du matin. Seulement 24 % des territoires de garde sont couverts !Gardes mal couvertes et réquisitions insuffisantesDe jour comme de nuit, des carences de couverture ont été signalées dans 67 départements, mais il n’y eut de réquisition que dans 36 d’entre eux et le total des réquisitions de l’année 2025 n’est que de 415 médecins pour la France entière. La situation ne va vraisemblablement pas s’améliorer, car les médecins formés dans les années 1970 ont pris ou vont prendre leur retraite. Ainsi, pour le département du Cher, ils sont passés de 36 à 10 au cours des dix dernières années, et 4 de ceux qui restent ont plus de 60 ans !Les raisons de cette évolution sont connues : faible rémunération de l’astreinte (150 € pour 12 heures), insécurité dans certaines zones géographiques, problème de distance dans d’autres, et surtout impact sur le mode de vie du praticien. Dans les zones peu denses, moins il y a de médecins, plus ceux qui demeurent sont appelés à prendre des gardes.Mais le problème est plus général, on considère en effet que le nombre de patients suivis par les généralistes et les spécialistes d’aujourd’hui n’est que le tiers de celui de leurs aînés du siècle passé. Cela pourrait être expliqué par la plus grande complexité des pathologies à prendre en charge et au vieillissement de la population, ce qui prend plus de temps, mais aussi aux conditions d’exercice des jeunes médecins qui, quelle que soit la spécialité médicale, ne travaillent plus tous cinq voire six jours par semaine. Acceptons l’évidence : la croissance considérable du nombre de médecins du dernier demi-siècle n’a pas, à elle seule amélioré l’accès aux soins.Repenser le modèleIl ne sert à rien de jeter l’opprobre sur ceux qui se dévouent déjà. À l’instar des pays de l’OCDE, il convient de repenser l’organisation de la médecine libérale, nous l’avons souvent souligné dans ces colonnes. Cela consisterait à réformer le mode de paiement des généralistes, à créer des maisons médicales – aujourd’hui elles ne sont trop souvent « médicales » que de nom (beaucoup d’entre elles n’ont pas de médecins) –, à dégager du temps médical pour les médecins en leur épargnant du temps administratif et en transférant aux paramédicaux les tâches qu’ils peuvent accomplir avec compétence et humanité. Enfin, et peut-être surtout, il faut redemander à toutes les professions de santé quelle est aujourd’hui leur « déontologie sociale », comme le fit le Général de Gaulle le 24 mai 1966.« Pour le médecin, comme pour la politique, et même s’ils partent de points de vue opposés, il s’agit finalement de concilier le respect de l’individu et les contraintes de la vie en société… Comment dès lors pourrions-nous ne pas nous tourner vers vous, ne pas vous demander de mesurer vos responsabilités vis-à-vis de la société politique, et d’admettre que la liberté de la médecine, à laquelle la France et son gouvernement sont profondément attachés, comporte en contrepartie une collaboration étroite et l’acceptation d’une déontologie sociale ? »Les Français et les professions doivent passer un nouveau contrat. L’accès aux soins des Français ne peut pas être remis au seul bon vouloir de chaque professionnel formé et financé par la République, à leur seul « choix de vie ».
La croissance du nombre de médecins n’améliore pas l’accès aux soins
CHRONIQUE. Le nombre de médecins a été multiplié par 3,65 en cinquante ans, pourtant les délais d’attente s’allongent et les déserts médicaux persistent. Un paradoxe qui appelle une refonte profonde de l’organisation médicale.







