ENTRETIEN. Les Dialogues de la santé se tiendront à Villa M à Paris, le 21 mai. L’implication des pharmaciens d’officine dans la vaccination fera l’objet de discussions. L’éclairage de Mathilde Six, pharmacienne à Paris, sur le rôle de sa corporation.Depuis sept ans, les pharmaciens peuvent vacciner, avec ou sans ordonnance médicale. Le Dr Mathilde Six, pharmacienne à Paris (15e), responsable du développement des missions vaccination et prescription dans son officine, tire un bilan de cette mission largement acceptée par les officinaux et en constante évolution.Le Point : Historiquement, les pharmaciens n’étaient pas habilités à vacciner, comment et pourquoi le sont-ils devenus ?Mathilde Six : À la fin des années 2010, pas mal de choses ont bougé en ce qui concerne la vaccination. Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé, a allongé la liste des vaccins obligatoires pour les nourrissons en 2018. Cette évolution du calendrier vaccinal nous a servi de tremplin, même si elle ne nous concernait pas directement : les pharmaciens ne sont pas autorisés à vacciner les moins de 11 ans, qui doivent être suivis par un pédiatre. Toujours est-il que l’idée de nous faire participer à l’effort pour élargir la couverture vaccinale a fait son chemin. Déjà, en 2017, deux régions – Auvergne-Rhône-Alpes et Nouvelle-Aquitaine – étaient pilotes pour l’expérimentation de la vaccination antigrippale par les pharmaciens d’officine. L’expérience devait durer trois ans, mais le succès a été tel qu’elle a été étendue à d’autres régions après un an seulement, avant la généralisation nationale en 2019-2020.Comment cette nouvelle opportunité a-t-elle été reçue par les pharmaciens ?Avec quelques petites craintes, d’abord : vacciner, ce n’est pas comme faire avaler un comprimé. C’est un acte médical intrusif. Il est maintenant intégré aux cursus des étudiants en pharmacie, mais il y a quelques années les officinaux n’y étaient pas formés. Alors bien sûr, il y a des pharmaciens qui ont peur du sang, des aiguilles, de faire mal, etc. Mais ils s’y sont engagés massivement et rapidement, se disant qu’il y avait là une mission supplémentaire pour eux, un virage à prendre. Contre rémunération, bien sûr.Dans mon groupement (structure qui rassemble plusieurs pharmacies indépendantes afin de mutualiser certains moyens et de renforcer leur compétitivité, NDLR), nous étions tous motivés. Pour des raisons pratiques, il nous a aussi semblé approprié de vacciner à l’officine : cette organisation garantit le respect de la chaîne du froid. On sort le vaccin du frigo et on l’injecte aussitôt. On ne compte plus le nombre de vaccins restés au fond des poches ou collés aux portes des frigos chez les patients… En termes de sécurité du médicament, nous sommes plus sereins.Les médecins considéraient-ils que vacciner faisait partie de leurs prérogatives ?Oui, au début, il y a eu quelques tensions. Même avec ma propre sœur qui est médecin généraliste ! (Elle rit.) Mais rapidement après le début du dispositif, ils ont admis que c’était une bonne initiative, qui les déchargeait. Et puis les patients eux-mêmes étaient demandeurs et nous ont sollicités car l’accès aux médecins n’est pas si simple. Désormais, la vaccination est installée dans les officines. La quasi-totalité des pharmacies la proposent sur le territoire et 69 % – et même 80 % en Île-de-France – des vaccinations antigrippales sont désormais réalisées par des pharmaciens.Quel bilan en tirez-vous ? La couverture antigrippale des plus fragiles a-t-elle progressé depuis que les pharmaciens participent ?Non, nous n’avons pas encore réussi à passer un cap : elle reste encore sous la barre des 60 % pour les plus de 65 ans, donc chez les plus fragiles. Et malgré une amélioration de trois points concernant cette classe d’âge en 2026, par rapport à l’année dernière, les chiffres ne progressent pas vraiment. Nous n’avons pas le droit, pour l’instant, de faire de la publicité pour nos activités de vaccination, mais nous tenons notre ligne : sensibiliser les personnes au comptoir à la vaccination sans contraindre. Je reste très optimiste, je pense que nous sommes sur une bonne dynamique qui va nous permettre à terme d’atteindre une couverture vaccinale appropriée. La prévention de la grippe – qui a lieu d’octobre à janvier seulement – ne représente de toute façon pas la majorité de notre activité de vaccination. Nous faisons plus de rappels de vaccins.La vaccination des voyageurs doit être la prochaine étape : une étude de 2023 a montré que seulement 10 % d’entre eux partent en ayant reçu les schémas de vaccination recommandés.Peut-on faire ses rappels en officine sans passer par la case médecin ?Oui, depuis 2023. Après les vaccins antigrippaux et contre le Covid, cette nouvelle évolution s’est imposée logiquement. Les pharmaciens peuvent prescrire et administrer les rappels de vaccin du calendrier vaccinal (tétanos, diphtérie, poliomyélite, coqueluche, etc.) pour les personnes âgées de 11 ans et plus sans forcément une ordonnance du médecin. L’acte est pris en charge, avec ou sans prescription médicale, sur présentation de la carte vitale.L’idée n’est pas de se limiter aux vaccins obligatoires (uniquement chez le nourrisson), mais de sensibiliser aux vaccins recommandés, en fonction de l’âge des patients. Comme celui contre le papillomavirus à l’adolescence ou contre le zona au-delà de 65 ans. Mais j’ai aussi à cœur d’informer de manière plus large, au-delà des recommandations officielles. En ce moment, par exemple, sévit une épidémie de méningite B très inquiétante au Royaume-Uni. Chez les 15-24 ans, il n’est pas recommandé – même s’il est tout de même remboursé, c’est là toute l’ambiguïté –, je n’ai donc pas le droit d’inciter mes patients à se vacciner. Mais je peux les informer de la situation.Pensez-vous que de nouvelles missions vaccinales pourraient être confiées aux pharmaciens ?La vaccination des voyageurs doit être la prochaine étape : une étude de 2023 a montré que seulement 10 % des voyageurs partent en ayant reçu les schémas de vaccination recommandés pour leur destination. Certains pharmaciens, répartis sur le territoire, commencent déjà à structurer ce service par voie d’expérimentation locale. L’enjeu est maintenant d’ouvrir plus largement cette mission, car l’implantation homogène des pharmacies en France qui proposent ce type de vaccination garantirait un accès simplifié à la prévention du voyageur.Cette prévention est fondamentale car elle permet de limiter le risque que nos patients en bonne santé reviennent de voyage avec une maladie grave voire mortelle – comme la rage ou l’encéphalite japonaise – et, par la même occasion, un rapatriement et une hospitalisation qui génèrent des coûts importants pour la collectivité. Ce serait aussi un moyen de diminuer le risque d’importation de certaines pathologies « tropicales » : les nombreux cas de chikungunya ou de dengue détectés en France métropolitaine l’été dernier en sont un très bon exemple. Ceux d’hépatite A survenus il y a quelques mois en région lyonnaise en sont un autre.Rendez-vous aux Dialogues de la santéLe 21 mai 2026, de 8 h 30 à 17 h 30, la Villa M à Paris accueillera la quatrième édition des Dialogues de la santé sur le thème « La vaccination : sécurité collective et liberté individuelle ».Experts et professionnels se réuniront cette année autour d’un enjeu central de santé publique : la vaccination. Plus qu’un acte médical, elle interroge notre rapport à la science, à la confiance et à la solidarité au sein de la société.Événement soutenu par le Groupe Pasteur Mutualité, en partenariat avec Le Point.Inscription sur : villa-m-creativestore.com/ddls-2026