Présenté à Cannes le week-end dernier, le nouveau film de Rodrigo Sorogoyen, porté par un immense Javier Bardem, débarque en salles ce mercredi.Le résuméRodrigo Sorogoyen signe un puissant drame familial autour d’un cinéaste et de sa fille actrice, réunis sur un tournage sous haute tension.Javier Bardem impressionne dans un rôle de père génial et destructeur, face à une Victoria Luengo remarquable.L’un des films majeurs de l’année!Il y a trois ans, l’Espagnol Rodrigo Sorogoyen secouait Cannes avec "As Bestas", un thriller rural âpre et implacable porté par Marina Foïs et Denis Ménochet. Présenté dans la section Cannes Première, le film avait marqué les esprits par sa manière de faire monter la tension jusqu’à l’insoutenble. Cette année, le cinéaste revient sur la Croisette en compétition officielle, avec "The Beloved". Un changement de registre, oui, mais pas de regard. Sorogoyen continue de filmer les fractures humaines, et dans ce cas-ci, familiales, comme des plaies ouvertes."The Beloved" de Rodrigo Sorogoyen. Avec Javier Bardem et Victoria Luengo Père, fille, caméra Le film s’ouvre dans un restaurant. Un homme attablé attend. Une femme arrive. Quelques échanges suffisent pour comprendre que ces deux-là ne se voient plus vus depuis longtemps et qu’ils partagent un passé chargé de rancœurs. Lui, c’est Esteban Martínez (Javier Bardem), cinéaste de génie colérique sur le point de lancer un nouveau projet. Elle, c’est Émilia (Victoria Luengo), sa fille illégitime et actrice. Lorsqu’il lui propose un rôle dans son prochain film, la discussion tourne rapidement au conflit. Elle finit pourtant par accepter.C’est là que "The Beloved" révèle ses véritables enjeux: tout va se dérouler pendant le tournage. On pense alors à "Sentimental Value". Le dernier film du Norvégien Joachim Trier, Grand Prix à Cannes l’an dernier, explorait lui aussi une relation tendue entre un père réalisateur et sa fille actrice.Mais Rodrigo Sorogoyen s’en éloigne assez vite. Car là où Joachim Trier filmait une introspection mélancolique dans la grisaille nordique, le réalisateur espagnol, lui, plonge son récit dans la chaleur du Sahara occidental. Le tournage d’Esteban, pour son projet "Desierto", sous un soleil de plomb, n’a rien d’anodin: cette chaleur donne aussi le ton du film tout entier."The Beloved" avec Victoria Luengo et Javier Bardem. ©docUn film dans le film Ce qui rend "The Beloved" remarquable, c'est la manière dont Rodrigo Sorogoyen parvient à faire coexister deux niveaux de réalité sans jamais perdre le spectateur ni diluer l'émotion. Le film dans le film devient le lieu où se rejoue, à découvert, l'histoire contrariée de cette relation père-fille. Les dialogues du scénario résonnent parfois avec leurs propres non-dits. Les scènes de tournage (dont celle d’un repas explosif) deviennent des confrontations à peine déguisées. Et l'on assiste, fascinés, à cette collision permanente entre l'art et la vie.Mais le film ne se contente pas de cette mécanique miroir. Le cinéaste y injecte aussi une dimension comique à des endroits inattendus: l'usure du plateau, les tensions, les remarques du père-cinéaste à sa fille-actrice qui se répercutent sur l'ensemble de l'équipe. Une ironie douce-amère contamine alors le tout, très juste dans sa manière de montrer comment les problèmes personnels peuvent déborder sur le collectif.Javier Bardem avant la conférence de presse de "The Beloved" au Festival de Cannes. ©AFPImmense Javier Bardem Au milieu, Javier Bardem est, une fois de plus, magistral. Sa performance emporte tout. Intense, complexe, capable de passer de l'arrogance à la vulnérabilité d'un père qui ne sait plus comment parler à sa fille. Victoria Luengo, elle, tient admirablement ce face-à-face, avec une présence à la fois résistante et poreuse.Et puis, la mise en scène est à leur hauteur. Dès la première scène au restaurant, le format dit tout: gros plans sur les visages, utilisation du noir et blanc… Des changements constants pour ne rien rater des émotions, et pour accentuer cette idée de fiction dans la fiction.Mais au-delà de cette bouleversante histoire de filiation contrariée, "The Beloved" est aussi un film sur le cinéma. Sur ses coulisses, sur ce que ça coûte de faire des films, sur ce qu'on peut y perdre et ce qu'on peut, parfois, y retrouver. Rodrigo Sorogoyen adore le 7e Art et ça se voit. Il le montre avec passion, avec vitalité, et comme quelque chose d’essentiel. C’est pour cette raison que son film est tout simplement l’un des meilleurs de l’année.Javier Bardem : "Metoo ne suffit pas, nous les hommes, nous devons soutenir les femmes"