LA LETTRE DE BUCKINGHAM. Installés en Californie depuis leur départ fracassant, les Sussex cultivent une position unique : assez éloignés de Buckingham pour s’émanciper, assez proches pour peser encore.Lors du conclave familial le 13 janvier 2020 au château de Sandringham, la reine Elizabeth II avait refusé net à son petit-fils Harry et à son épouse Meghan le statut royal « à mi-temps » qu’ils souhaitaient. Ce rejet avait provoqué l’abandon de leurs fonctions régaliennes et l’exil en Californie. Six ans plus tard, le constat est clair : le duo a concrétisé avec brio cette ambition en se posant en contre-pouvoir de la lignée.L’article très controversé publié récemment par le prince Harry dans l’hebdomadaire de gauche britannique New Statement en apporte la preuve. Dans ce texte, le cinquième dans l’ordre de succession dénonce la vague d’antisémitisme sévissant actuellement au Royaume-Uni, tout en s’alarmant de la situation à Gaza et de l’intransigeance des belligérants. S’il n’y a pas de quoi fouetter un chat, l’imprécateur a « oublié » de mentionner l’attaque meurtrière du Hamas du 7-Octobre, à l’origine de la guerre lancée par Israël.Les organisations juives sont montées au créneau, déclarant que les massacres commis par les terroristes étaient à l’origine des agressions contre les juifs par des islamistes et des militants propalestiniens d’extrême gauche. L’auteur s’est également prononcé pour l’ouverture de nouveaux corridors en vue d’acheminer l’aide humanitaire à Gaza, au grand dam du gouvernement Netanyahou.Au diable, le devoir de réservePour les anti-Harry, l’omission est une grossière erreur d’un être inculte, philistin et peu porté sur les matières académiques lors de ses études bâclées au pensionnat de Eton. « La bouillie pour chats d’un être ignorant tout de la géopolitique », indique l’éditorial très critique du Times. En revanche, aux yeux de ses défenseurs, cette initiative lui permet de se démarquer à bon escient de son père, le roi, et de son frère aîné, William.En effet, la publication du brûlot de Harry a coïncidé avec la visite de Charles III dans le quartier israélite de Golders Green, à Londres, cible d’une agression au couteau commise par un Anglais d’origine somalienne au cours de laquelle deux juifs orthodoxes ont été grièvement blessés.Ensuite, en février 2024, le prince de Galles avait appelé fermement à la fin des combats à Gaza en se déclarant profondément préoccupé par le terrible coût humain du conflit au Moyen-Orient. Le texte avait été soumis préalablement au ministère des Affaires étrangères afin de le faire coller à la position du gouvernement.Le futur souverain est tenu à un devoir de réserve en vertu de la Constitution non écrite. De toute évidence, le duc de Sussex n’en a fait qu’à sa tête. Le pamphlet a été rédigé par des communicants de Hollywood, peu au fait de l’actualité internationale.Contrepoids de la dynastieReste qu’en s’aventurant dans l’archipel dangereux du Proche-Orient, Harry a sorti de sa manche son armée préférée dans la lutte d’influence qu’il mène depuis les États-Unis contre les siens : la provocation.En effet, le New Statesman est un titre ouvertement républicain, appelant à l’abolition de la monarchie. En outre, la région est un sujet particulièrement sensible pour la cour. La reine ne s’était jamais rendue en Israël, soi-disant en raison de la lutte sanglante lutte d’indépendance contre les troupes d’Albion entre 1945 et 1948. Elizabeth II s’était appuyée sur la haute noblesse dont elle était issue, qui a souvent professé des sentiments antisémites, tout autant qu’anticatholiques, le snobisme aidant.Enfin, cette sortie s’inscrit dans la stratégie du couple visant à tirer profit de son statut royal pour se poser en contrepoids de la dynastie. Dotés d’une jolie fortune estimée à 45 millions de livres (51,60 millions d’euros), propriétaires d’un immense manoir, protégés par une armée de garde du corps, les rebelles disposent d’un staff d’une dizaine de personnes, soit autant de collaborateurs que William et Kate, chargés de faire tourner leur PME.Aux antipodes de l’existence paisibleAu cœur de sa stratégie de déstabilisation du trône figurent les tournées à l’étranger hautement médiatisées, mêlant adroitement philanthropie et business. Ainsi en avril, les Sussex se sont déplacés en Australie. Lors d’un périple qui a rempli son compte en banque grâce à des apparitions dûment rémunérées, le tandem a eu droit à un accueil populaire délirant – digne de rock stars –, malgré la désapprobation unanime des médias et des milieux politiques de l’île-continent. Chef d’État en titre de l’ancien dominion, Charles III en aurait pris ombrage.Pour sa part, Meghan s’est transformée avec succès en influenceuse de mode sur les réseaux sociaux tout en se présentant avec habileté comme « la personne la plus harcelée au monde » par les mêmes plateformes en ligne. Les affaires de la duchesse ne vont pas trop mal, merci, malgré la hargne des tabloïds à la faire tomber de son piédestal.Harry et Meghan répètent à en indisposer que leur fuite à Montecito a été motivée par le souci d’échapper à une existence royale sous cloche dorée et surtout aux paparazzis prêts à tout pour satisfaire la curiosité des lecteurs. Spotify, Netflix, Oprah Winfrey, la Silicon Valley, la publication de mémoires, best-seller mondial, des voyages quasi officiels… God Gracious ! Les deux tourtereaux sont aux antipodes du désir affiché d’une existence tranquille et familiale.