L'événement était tellement hors du commun sur le plan militaire qu'il a fait l'objet d'une vidéo de Volodymyr Zelensky, le 13 avril. Le président ukrainien y racontait la capture dans l'oblast de Kharkiv d'une position russe "exclusivement à l'aide de plateformes autonomes – des systèmes terrestres et des drones" – pour la première fois depuis le début de la guerre – ou de n'importe quelle guerre, à dire vrai. La 3e brigade d'assaut ukrainienne avait utilisé des drones et des plateformes terrestres kamikazes pour attaquer des positions fortifiées et capturer des soldats russes, et ce sans aucune perte. Les opérations de ce type se multiplient sur le front depuis quelques mois, et des dizaines de vidéos vantent les exploits de robots tueurs, mini-chars surmontés d'une mitrailleuse ou petits véhicules kamikazes capables de détruire une position ennemie.Utilisés en secret depuis 2023La guerre en Ukraine est le théâtre d'une course à l'innovation sans précédent, qui redessine les contours d'un conflit entre deux armées à une vitesse vertigineuse. Lyuba Shipovich, PDG de l'association ukrainienne spécialisée dans les technologies Dignitas Ukraine, a récemment confié à Forbes que les robots terrestres étaient utilisés depuis un certain temps déjà. "Fin 2023 et début 2024, certaines unités utilisaient déjà des robots dans le plus grand secret. Nous n'avons pas évoqué ces initiatives publiquement afin d'éviter qu'elles ne soient repérées par les Russes. Cela a permis aux ingénieurs de disposer du temps nécessaire pour perfectionner la technologie." Parmi ses dernières innovations, l'armée ukrainienne développe un drone doté de bras en fibre de carbone (se déployant sur près de deux mètres et demi de chaque côté), transportant et larguant des obus et remplaçant ce faisant un obusier de 155 millimètres.L'idée des Ukrainiens, et notamment de leur ministre de la Défense, Mykhailo Fedorov, 35 ans, nommé en janvier, est de miser sur la technologie pour compenser un nombre de combattants inférieur à la Russie, et de remplacer les soldats par des robots autant que faire se peut… C'est aussi l'avis de Mike Leblanc, cofondateur de la société américaine Foundation, qui développe des robots tueurs de type humanoïdes tels que le Phantom MK-1, en acier noir avec visière en verre teinté, équipé de revolver, d'un pistolet, d'un fusil de chasse et potentiellement d'un fusil M-16 – une concrétisation de Robocop, en quelque sorte. "Nous pensons que c'est un devoir moral d'envoyer ces robots au combat à la place des soldats", a-t-il déclaré au Time en mars. Deux Phantom ont été envoyés en Ukraine en février pour des missions de reconnaissance.Des risques non négligeablesLes soldats humanoïdes constituent de fait une promesse d'alternative intéressante. Résistants, ne perdant jamais leur sang-froid, ne connaissant ni la fatigue ni la peur, pouvant opérer dans des conditions extrêmes, insensibles aux radiations, aux produits chimiques ou biologiques. Ne souffrant pas de stress post-traumatique. La liste des inconvénients n'est cependant pas moins longue. Outre les hallucinations dont peuvent être victimes les IA qui les animent, les robots humanoïdes sont lourds, coûteux, doivent être rechargés régulièrement et sont susceptibles de tomber en panne (les mouvements du Phantom sont assurés par une vingtaine de moteurs).D'autres risques résident dans la mine d'informations que ces bijoux de technologie sont susceptibles de révéler à l'ennemi s'ils tombent entre ses mains. Ennemi qui pourrait potentiellement prendre le contrôle d'une flotte de robots via des logiciels idoines, et la retourner contre ses créateurs. Un autre écueil de taille réside dans la capacité d’un humanoïde à évaluer correctement une situation, notamment dans le cadre d'une situation aussi mouvante qu'un combat d'infanterie.Faiseur de paix ou déclencheur d'apocalypse ?La technologie est "probablement encore à quelques années d’un déploiement au combat", estime dans Time Colby Adcock, cofondateur et PDG de Scout AI, autre société américaine à la pointe de ces recherches. Mykhailo Fedorov, lui, est convaincu que la révolution dans "l'art de la guerre" est inéluctable. "À l’avenir, a-t-il déclaré au New York Times, les systèmes robotiques mèneront tous les combats. La zone de combat sera entièrement dépourvue de personnel humain. Les systèmes sans pilote s’affronteront entre eux, tant au sol que dans les airs." Il y voit une nouvelle arme de dissuasion : "Les armes autonomes sont les nouvelles armes nucléaires. Les pays qui en possèdent seront protégés." Mike LeBlanc est du même avis, qui estime aussi que des armées de robots humanoïdes finiront par neutraliser l’avantage tactique de chaque camp, ce qui réduira les risques d’escalade.Mais il est possible de soutenir le contraire. Les soldats humanoïdes relativisant les notions de coût humain de la guerre, celle-ci ne sera-t-elle pas plus facile à faire accepter à l'opinion ? Par ailleurs, si les protocoles de l'armée américaine, par exemple, exigent aujourd'hui le feu vert d'un être humain avant un tir par un robot, que se passera-t-il demain si l'ennemi s'affranchit de telles règles – ne sera-t-il pas tentant d'en faire autant ?Faiseur de paix ou déclencheur d'apocalypse, le rôle des robots tueurs reste à élucider. Reste la dimension morale. Les organisations de défense des droits de l'homme sont vent debout contre l'utilisation de l'intelligence artificielle dans les armes létales. Les systèmes d'armes autonomes létales sont "politiquement inacceptables" et "moralement répugnants", a déclaré l'année dernière le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres. Mykhailo Fedorov fait valoir que "les risques ne sont pas aussi élevés qu'on pourrait le croire". Et que cette technologie sert principalement à identifier du matériel militaire, et non des soldats. Jusqu'à quand ?