Comment reconnaître un opéra de Wagner ? C’est très simple, dit George Bernard Shaw, regardez votre montre au bout de deux heures de musique : il s’est passé à peine un quart d’heure. Blague à part, même objectivement, les « gros bazars » wagnériens sont interminables. Ajoutez les entractes, vous n’êtes pas sorti de l’auberge. Exception pour L’Or du Rhin. Le prologue du Ring ne dure que 2 h 22, et Marseille le donne sans entracte. Tant pis pour la bière et les saucisses comme à Bayreuth, mais pourquoi pas un bon aïoli à la sortie !Maintenant, comment reconnaître une bonne mise en scène d’une mauvaise ? C’est très simple. Si vous vous dites : quel salmigondis incompréhensible ! quelle purge ! quel brouet infâme, cet opéra ! pas d’erreur, vous êtes tombé sur un tocard. Si, au contraire, tout vous paraît limpide et naturel, que l’histoire vous passionne et que la musique est belle, alors salut l’artiste !Un « Or du Rhin » aussi fluide que du MozartC’est ce qui se passe avec Charles Roubaud. Régional de l’étape, attaché à sa bonne ville de Marseille, il a brillé jusqu’à Saint-Pétersbourg. Pas de promenade sur le Rhin, ni de flots tumultueux en vidéo, mais une Rheinbank où est déposé l’or. Astucieux. Les volumes imposants et élégants, les couleurs froides et les lignes courbes rappellent l’époque Bauhaus et l’architecture américaine de l’entre-deux-guerres. On se croit dans un film de Fritz Lang. On reconnaît ici ou là des éléments de décor de Sigurd habilement recyclés. Le talent n’empêche pas l’économie.Charles Roubaud n’est pas un spécialiste de Wagner. À peine s’il a monté une Walkyrie à Marseille et un Vaisseau fantôme à Orange. Mais son Or du Rhin est aussi fluide que du Mozart. Ceux qui ont 25 mises en scène de la Tétralogie sous le pied n’ont peut-être pas trouvé chaussure au leur, mais ceux qui voyaient l’œuvre pour la première fois ont pris le leur.C’est aussi le premier Wagner du chef Michele Spotti et de la plupart des chanteurs de la distribution. À croire qu’ils sont tombés dans la marmite des Nibelungen quand ils étaient petits. Maurice Xiberras, le directeur de l’Opéra de Marseille, s’est félicité d’avoir engagé (presque) uniquement des chanteurs français. Non par chauvinisme mal placé, mais pour prouver que la chose est possible.Spotti et Wagner, voilà une rencontre. Après avoir mis le feu dans un époustouflant Falstaff de Verdi, l’excellent jeune chef italien navigue sur les flots wagnériens avec ivresse. Comparé à Bayreuth où l’orchestre est couvert pour protéger les voix, l’Orchestre philharmonique de Marseille est peut-être un poil trop fort parfois. Mais quelles couleurs ! Quelles lignes de force ! Et quelle réactivité entre la fosse et le plateau !Côté distribution, on applaudira les voix bien caractérisées des trois Filles du Rhin, la Lyonnaise Amandine Ammirati, la Parisienne Marie Kalinine et la Marseillaise Lucie Roche. Joli brelan de dames. Si Marion Lebègue est une Fricka solide, elle s’efface devant une révélation, Élodie Hache, qui a trois tigres dans son moteur et que la hausse du prix de l’essence n’empêche pas de vrombir. Si le Wotan d’Alexandre Duhamel est un peu en dessous, l’Alberich de Zoltan Nagy casse la baraque.On retiendra la formidable arlequinade du ténor niçois Samy Camps qui brûle les planches (c’est bien le moindre) dans le rôle de Loge (dieu du Feu). Mention aussi pour les deux géants (Patrick Bolleire et surtout Louis Morvan) et la belle présence vocale de Yoann Dubruque en Donner. Voilà ! On aura compris que Wagner est chez lui à Marseille.Du cinéma décevantOn pourrait me reprocher de n’avoir pas consacré de chronique au film documentaire sur l’Orchestre de Paris Nous l’orchestre, de Philippe Béziat. Un honnête travail mais qui ne méritait peut-être pas une sortie en salle ni cette pluie d’éloges. J’avoue être resté sur ma faim. Et des broutilles m’ont agacé. Les mimiques fatigantes de Klaus Mäkelä. L’absence délibérée du nom des œuvres quand elles sont jouées. La coquetterie des « cartons » de cinéma muet pour ne pas mélanger musique et interview. Quelques chichis ostentatoires…Plus modestement (voire), sur Arte, dans la série Les Meilleurs Orchestres du monde, à côté de rien moins que Berlin, Vienne et Amsterdam, l’Orchestre national de France s’offre une vitrine promotionnelle fabriquée comme un film d’entreprise. Joie de revoir des archives avec Manuel Rosenthal, Francis Poulenc, Leonard Bernstein… Manquent des aspérités. Contrairement au film sur l’Orchestre de Paris où certains musiciens confiaient (anonymement) leur haine de l’autre.Je ne parlerai pas plus de Vivaldi et moi, de Damiano Michieletto, parce que le titre est malhonnête. Le film devrait s’appeler Moi et Vivaldi, car il est surtout question d’une violoniste de la Pietà. Le compositeur des Quatre Saisons est un personnage secondaire, terne et renfermé. Certes, l’histoire d’une orpheline qui atteint un haut niveau instrumental et arrête tout pour épouser un barbon est un bon sujet. Mais on nous allèche avec une promesse non tenue. Comme ces boîtes de com qui annoncent la présence d’un people qu’on verra à peine pour remplir la salle.En outre, cette nouvelle mode d’ajouter un premier rôle féminin pour des raisons sociétales devient fatigante. À croire qu’on n’obtient pas de financement sans l’histoire d’un couple à égalité. Madame Zola doit être aussi importante que Zola, Fanny a autant de génie que Mendelssohn et la femme de Bernstein est aussi intéressante que l’auteur de West Side Story. Tout le monde fait comme si c’était normal alors que ce systématisme est d’un ridicule achevé.Autre tendance agaçante, la musique devient un appât. Un mieux-sonnant culturel. Les éditions Albin Michel m’envoient le premier roman de Marina Yaloyan qui s’intitule La Petite Pianiste d’Erevan. Or de musique, il n’est pratiquement pas question dans ce livre aux personnages pâlots, aux dialogues insipides et au contenu impersonnel à force d’être calibré pour un large public. Comme disait l’acteur et réalisateur Michel Blanc : « J’aime trop la musique pour lui faire faire le trottoir. » Tout le monde n’a pas cette délicatesse.
À l’Opéra de Marseille, « L’Or du Rhin », l’air de rien
CHRONIQUE. Charles Roubaud met en scène un formidable premier volet de la Tétralogie de Wagner. De quoi faire oublier la sortie de deux films et un livre moins enthousiasmants.






