À la manière d’un grand cru, certaines séries se bonifient avec le temps. Elles deviennent des doudous que l’on reprend encore et encore. Décryptage d’un phénomène qui a le vent en poupe.Combien de fois s’est-on promis de recommencer une vieille série d’enfance, un classique ou ce que l’on considère comme son contenu préféré ? Revoir les épisodes pour repérer des détails cachés, retrouver une ambiance, ou simplement ressentir de nouveau ce que l’on avait ressenti la première fois. Friends, Game of Thrones, The Office, Breaking Bad, le phénomène n’a rien de marginal.Samuel, 31 ans, fait partie de ceux qui se replongent avec plaisir dans les programmes plus anciens, avec une affection toute particulière pour Chapeau melon et bottes de cuir. « Il y a quelque chose de rassurant, de réconfortant », confie-t-il. Revisionnage de certaines scènes marquantes et attention portée aux détails : il aime confronter ses impressions à celles des autres.Aujourd’hui, Samuel savoure ces sessions tournées vers le passé autrement. Face à l’avalanche de nouveautés, le trentenaire reconnaît aussi se sentir parfois perdu. Même s’il apprécie Sex Education, il peine un peu à suivre le rythme des plateformes.Pour Léa*, 25 ans, une seule série mérite vraiment le titre d’incontournable : Gossip Girl. « Je l’ai découverte à l’adolescence, et je trouve qu’elle a tout : un scénario solide, des personnages complexes, touchants, nuancés… », raconte-t-elle. Dès qu’un coup dur ou une contrariété surgit dans sa vie, elle relance automatiquement la saga, du tout premier épisode jusqu’au final. « Ça a été le cas quand ma cheffe que j’adorais a démissionné », précise-t-elle. Et non, Léa ne s’en lasse jamais. C’est son petit plaisir « pas coupable », comme elle aime l’appeler.« C’est presque anthropologique »Une étude menée par Netflix révélait déjà il y a dix ans que 53 % des spectateurs de Orange Is the New Black avaient revu au moins une saison complète depuis son lancement en 2013. Et la tendance semble loin de s’essouffler. D’après la psychothérapeute, spécialiste des dépendances aux écrans, Karine de Leusse, ces habitudes reviennent régulièrement dans les échanges avec ses patients.Derrière le revisionnage compulsif se cachent souvent des personnes angoissées. « Comme le principe du doudou, ça va permettre de les rassurer, explique-t-elle. Cela concerne aussi les moments de vide, de solitude, les périodes où l’on a perdu quelque chose : un travail, un compagnon, une compagne… »Revoir un programme, c’est retrouver des émotions déjà maîtrisées. On sait ce qui va arriver, on connaît déjà les personnages, on anticipe les scènes fortes. Cette prévisibilité réduit l’incertitude. Certaines œuvres fonctionnent particulièrement bien sur ce registre. « Il y a les fameuses sitcoms légères comme Friends. Les gens viennent s’y divertir. Cela ne leur demande aucun effort cognitif », décrit Karine de Leusse. Selon elle, la dépendance ne concernerait pas réellement la série en elle-même, mais plutôt le sentiment de satisfaction que cela apporte, les émotions que l’on y trouve, les formes d’attachement, d’apaisement.Même son de cloche du côté de François Jost, sémiologue, analyste des médias et professeur émérite à l’université Sorbonne Nouvelle : cette fascination pour la répétition dépasse largement le cadre des sagas. « C’est presque anthropologique. Quand on lit des histoires à ses enfants, ils veulent toujours les mêmes. Vous essayez de varier, mais il y a toujours une histoire préférée qu’il faut redire avant de s’endormir. Ici c’est pareil ! »Des tourments plus profonds ?Cette difficulté à passer à autre chose s’inscrit dans un contexte de surabondance permanente de contenus et d’informations. Le choix est tellement vaste qu’il devient trop compliqué à faire. « Quand on va chercher ce qu’on connaît déjà, on sait exactement ce qu’on va trouver. Il y a quelque chose, même au niveau cognitif, qui relève presque d’une économie psychique. C’est très reposant », analyse Karine de Leusse.Comme le rappelle le sémiologue, « s’adapter à une nouvelle série demande aussi un effort ». Il faut apprendre à connaître de nouveaux personnages, comprendre des codes, s’attacher à un nouvel univers… avant parfois de devoir le quitter. « Quand ça se termine, il y a une forme de deuil qui s’installe, comme si l’on quittait réellement quelque chose, précise Karine de Leusse. Le fait de pouvoir y retourner, de la revoir encore et encore, cela évite d’avoir à s’en séparer. »Le revisionnage répondrait ainsi à une peur plus profonde : celle de la fin. « L’humain a énormément d’angoisse avec ce qui s’arrête, parce que ça renvoie toujours à la notion de mort, poursuit-elle. La répétition a vraiment cette fonction-là : rassurer sur le fait que ça ne s’arrête pas. »Surfer sur un mal-êtreLes plateformes de streaming ont d’ailleurs parfaitement intégré ces logiques de répétition en laissant les contenus très longtemps disponibles parce qu’elles savent que le public va y revenir. « Elles remettent aussi d’anciens programmes qui ont marché, parce qu’elles savent que les gens vont accrocher », note Karine de Leusse. Et pour François Jost, il y aurait aussi des caractéristiques propres aux personnages lors de la création des programmes qui entraîneraient l’envie de répétition. « Dans Friends, par exemple, les acteurs deviennent familiers, et peu à peu, on s’inclut soi-même dans cette bande d’amis. »Si certains apprécient le confort du surnaturel et du fantastique, d’autres lui préfèrent un réel amélioré. Problème : « puisqu’on regarde tout à travers un écran, finalement, tout ce qui arrive dans le présent devient un peu anxiogène », souligne la psychothérapeute. La boucle est sans fin : « J’ai une patiente qui est en arrêt après un burn-out. Elle s’est remise à voir toutes ses séries. À l’approche de la reprise d’un nouveau travail, elle est terrorisée à l’idée d’investir quelque chose sur un autre terrain. » La solution pour s’en sortir : savoir identifier le mal et apprendre à le combattre, loin des échappatoires.* À la demande de l’intéressée, le prénom a été modifié