Le parti de Jean-Luc Mélenchon a remporté plusieurs communes populaires lors des municipales. Un tournant qui marque l’avènement d’une nouvelle génération d’élus.En ce vendredi soir d’avril, le centre-ville de Vaulx-en-Velin frétille. Des groupes d’amis se massent à la terrasse d’une brasserie pendant que la sono crache Indochine et Blondie. Des marchands servent des granités au coca aux enfants, d’autres préparent des sandwichs merguez, sauce algérienne. À quelques mètres de là, derrière les murs de l’hôtel de ville, l’insouciance s’évapore. Deux camps se font face sans se parler dans l’enceinte du conseil municipal : les soutiens de l’ancienne maire socialiste Hélène Geoffroy, battue en mars, et ceux du nouveau maire LFI, Abdelkader Lahmar, ancien professeur, élu député en 2024. Les rangs du public sont pleins. On applaudit son champion ; on grogne contre son adversaire. « On va salir Geoffroy », souffle une femme au fond de la salle.Quelques semaines plus tôt, ces tensions larvées ont explosé au cœur de l’hôtel de ville. Quand elle descend l’escalier pour annoncer sa défaite – à 104 voix près –, Hélène Geoffroy est prise à partie par des habitants : huée, visée par des cris de singe et traitée de « sale négresse », selon plusieurs témoins. Abdelkader Lahmar tente de calmer la foule. Plus tard, il évoque pourtant « une manifestation de joie spontanée », au grand dam des socialistes vaudais, encore meurtris par cette soirée.« Ces scènes ne sont pas à l’image de ma ville », soupire Hélène Geoffroy quelques semaines après le second tour, lors d’une rencontre à la médiathèque du quartier du Mas du Taureau. Elle égrène « les ressorts populistes » qui ont, à ses yeux, servi LFI : l’opposition entre le « vrai Vaudais », natif de la ville, et le « faux Vaudais », né ailleurs, et « l’instrumentalisation de la souffrance sociale » dans une ville, la plus pauvre de la métropole lyonnaise, en proie au chômage et à une forte demande de logements. « Ceux qui hurlaient le soir du second tour pensaient que j’étais l’obstacle à l’emploi ou au logement qui leur étaient dus. »« Une campagne violente »Dans son entourage, on déplore un climat politique pesant, fruit d’une « campagne difficile, violente », polluée par des accusations mutuelles de clientélisme et des insultes sur les réseaux sociaux. « Il y a eu des sous-entendus sur les supposées mœurs légères des cadres du PS ou des remarques du type “un homo ne peut pas être vaudais” », confie un membre de l’opposition municipale. Plusieurs témoignages concordants font aussi état de débordements le jour du scrutin. « Il y a des personnes qui faisaient du rabattage devant les bureaux de vote, des hommes cagoulés ont fait irruption. Les procès-verbaux sont très garnis, beaucoup trop garnis pour une élection », rapporte un autre élu PS.Derrière ces accusations et ces fractures locales se dessine un basculement politique plus large à Vaulx-en-Velin, mais aussi à La Courneuve, ou encore à Saint-Denis… Autant de victoires qui ont fait émerger de nouvelles figures de La France insoumise, mettant fin à l’hégémonie de barons de la gauche traditionnelle. « C’est la nouvelle France qui prend le pouvoir, qui en a marre d’être gouvernée par des socialistes et des mâles blancs de 50 ans », observe un cadre du parti à la rose. « Dans ces quartiers, on n’existe plus, un socialiste ne signifie plus rien. »Si Abdelkader Lahmar n’est pas très identifié dans l’opinion et n’a pas encore officiellement choisi entre son siège de député et la mairie, deux autres insoumis crèvent l’écran depuis mars : Bally Bagayoko à Saint-Denis et Aly Diouara à La Courneuve, tous deux en Seine-Saint-Denis. Après une campagne main dans la main, ils se sont rendus à leurs intronisations respectives et continuent de lancer des initiatives communes.Dès leur arrivée, ils ont brandi des mesures symboliques, calibrées pour les gros titres, et ont engagé un rapport de force avec l’État : à Saint-Denis, le désarmement « progressif » de la police municipale, et la demande de plus de police nationale ; à La Courneuve, l’affichage d’un drapeau palestinien sur le fronton de l’hôtel de ville – initiative attaquée en justice par la préfecture. Les néophytes se sont aussi cassé les dents sur le retoquage de leurs arrêtés « anti-expulsion », exigeant l’impossibilité de déloger des familles avec enfants, même après la trêve hivernale. Une initiative qu’ils savaient vouée à l’échec.« On dirait que sa seule boussole, c’est de détruire le PS ! »Les deux édiles cultivent toutefois leur propre identité politique. Quand Valérie Pécresse leur propose de rejoindre son groupe WhatsApp réunissant les maires d’Île-de-France, Aly Diouara refuse et Bally Bagayoko accepte. « Aly est un pirate qui utilise LFI mais s’en émancipe, quand Bally, plus sage, plus tempéré, dispose d’un vrai fond politique », compare une connaissance des deux hommes.Aly Diouara n’a de cesse de fustiger « la gauche blanche », traite Raphaël Glucksmann de « candidat sioniste » ou fait huer SOS Racisme et le PS lors du rassemblement en soutien à Bally Bagayoko le 4 avril dernier. « On dirait que sa seule boussole, c’est de détruire le PS ! », remarque Oumarou Doucouré, son opposant socialiste. Diouara est devenu une figure de LFI lors de la dissolution, en remportant la cinquième circonscription de Seine-Saint-Denis face à Raquel Garrido, victime des purges. Avant de siéger au Palais Bourbon, ce Franco-Gambien au style volontiers provocateur a milité dans des associations locales et travaillé au sein des mairies de La Courneuve, Bobigny et Drancy.Moins clivant, Bally Bagayoko se dit « universaliste », rêve de réunir l’électorat des banlieues et des campagnes, et refuse d’employer le terme « racisé ». L’ancien basketteur a fait irruption dans les sondages d’opinion en seulement un mois de mandat et devance certains leaders de gauche comme Jean-Luc Mélenchon, Olivier Faure ou Marine Tondelier. « Il parvient presque à faire oublier qu’il est un pur produit du système Parti communiste-CGT ! », s’étrangle une opposante, rappelant sa longue carrière de syndicaliste chevronné.« Nous allons nous améliorer »L’aisance affichée par Bagayoko dans ses vidéos léchées et sur les plateaux télé tranche avec ses premiers pas au conseil municipal. On l’a vu se perdre dans ses dossiers et ses pochettes colorées, tenter de mettre la main sur un document, se faire corriger en direct par une adjointe… Son opposition se plaint d’être prévenue à la dernière minute des vœux municipaux ou de voter sur une liste de nominations… sans noms. « Monsieur le maire, on est paumés ! », lui lance une élue. « Mea culpa, dit-il. Nous allons nous améliorer. » « C’est un maire TikTokeur qui communique sur tout et n’importe quoi. Mais ce n’est pas ça, gouverner ! Les vendeurs à la sauvette sont de retour devant la gare. Ce n’est pas un coup KO (son slogan de campagne, NDLR), mais le chaos qui s’étend dans notre ville en toute impunité ! », tance Sonia Bennacer, conseillère municipale PS.Après un mois de mandat frénétique, au rythme des polémiques et des coups d’éclat, on peine parfois à le suivre. « Il dit tout et son contraire, fustige une source dans l’opposition à Saint-Denis. Le maire était contre le cumul des mandats, finalement il devient président de Plaine Commune. Il promet de désarmer la police municipale mais ce n’est pas clair, les LBD restent dans la voiture. »Beaucoup doutent de sa capacité à tenir ses nombreuses promesses : mutuelle municipale, vélos offerts à tous les élèves de 3e, fournitures scolaires gratuites… La réouverture de l’espace jeunesse du quartier Gabriel-Péri, un autre engagement, suscite l’interrogation. L’équipement avait été fermé par l’ancienne équipe, après l’installation d’un point de deal à ses portes. Selon nos informations, le responsable a depuis été réintégré. Il avait pourtant été suspendu fin novembre 2025 pour avoir organisé, dans le local, une réunion en présence d’un dealer interdit de secteur par la justice.À Roubaix, David Guiraud suit la même trajectoire de notabilisation que son homologue de Saint-Denis. Oubliées, les accusations d’antisémitisme : l’élu du Nord endosse le costume du notable responsable, parfois à rebours de la doxa insoumise, comme lorsqu’il se dit opposé au désarmement de la police municipale. Seule ombre au tableau : la hausse de ses indemnités, une décision qui a fait polémique.Gauche de rupturePas de quoi, pour l’instant, enrayer le dessein de LFI lors de ces municipales : solidifier une base électorale constituée de jeunes, d’abstentionnistes issus de l’immigration, s’emparer de la cause palestinienne y compris au niveau local, se poser en héraut d’une gauche de rupture capable de capter les colères face à des socialistes réduits à un establishment qui aurait trahi. Une stratégie déployée à Saint-Denis contre l’ancien maire socialiste Mathieu Hanotin, « le PS de droite », dixit Bagayoko, qui l’accuse d’avoir mené des politiques sécuritaires, mais aussi à Vaulx-en-Velin. « Les cadres de LFI avaient la ville dans le viseur », explique Abdallah Slimani, élu écologiste d’opposition. « Mais Abdelkader Lahmar ne voulait pas être maire, il aimait son travail de député ». Un point de vue partagé au sein même de sa majorité. Mais pour Jean-Luc Mélenchon, qui est venu le soutenir, il fallait qu’il se lance pour chasser Hélène Geoffroy, ancienne ministre de François Hollande, pourfendeuse de l’alliance entre le PS et LFI, et gagner la guerre des gauches. « Ce qui s’est joué ici […] est précurseur d’un élan national à l’approche des échéances à venir », estime Abdelkader Lahmar. Telle une répétition générale avant la présidentielle de 2027, pensée comme l’apogée de sa « nouvelle France » créolisée.« Une créolisation dévoyée », selon Hélène Geoffroy : « Jean-Luc Mélenchon en a fait un concept de fragmentation de la France ; moi, je parle de France métissée qui agrège pour faire destin commun. » Attablé à la brasserie de l’hôtel de ville, Kamal Adama, qui travaille à la mission locale de Vaulx-en-Velin, s’inquiète de ce débat politique de plus en plus empoisonné par les questions d’identité. « Il y a un climat communautaire sur lequel essaient de jouer un certain nombre de partis. On ne peut pas voter pour quelqu’un juste parce qu’il est noir ou arabe ! Aujourd’hui, on s’identifie à nos couleurs. Chaque camp est devenu une communauté. Ce n’est pas notre France. Ce n’est pas le Vaulx-en-Velin que j’ai connu. Le point de repère, ça doit être les questions d’emploi, d’insertion », dit-il, amer, en sirotant son verre de coca. Il poursuit : « À Vaulx, dans les années 80, on ne parlait pas de Noirs, de Blancs, de Jaunes. J’avais un ami juif, David Guedj, que j’ai perdu de vue. Je ne savais même pas qu’il était juif quand je l’ai connu. On n’en avait rien à cirer ! » Une autre époque.