« Burning Violin », comté de Møre og Romsdal, Norvège, 2014, Stuart Franklin. STUART FRANKLIN/MAGNUM PHOTOS

E

lle avait réussi à se faire virer de son job au bar. Pour une histoire sombre et lunaire de rat à hydrater. Parce que son ex-patron jugeait qu’un animal méritait plus de soins qu’un humain. Après avoir découvert un foyer de rats dans la cave, il avait décidé de les capturer et de les libérer au lieu de les tuer. Un jour, l’un d’entre eux fut accidentellement blessé. Il était si mal en point que l’homme l’installa dans une petite cage aménagée et lui demanda, à elle, de l’« arroser ». Elle buta d’abord sur le terme, avant de comprendre que son patron lui demandait de donner de l’eau au rongeur blessé en son absence.

Le lendemain, en fin d’après-midi, à l’heure de la mise en place, elle descendit à la cave pour la découpe et, lorsqu’elle vit le rat dans sa cage, lorsque son regard croisa le sien, deux grains de café ultramobiles, elle sut qu’elle ne pourrait pas. Impossible pour elle de s’approcher de cette cage, encore moins d’arroser d’eau son locataire à longue queue rose grisâtre. Et, pour cette raison inracontable, elle se fit virer de son job de serveuse, qui suffisait à faire de sa vie un truc acceptable à ses yeux et à ceux des autres. Elle passa la semaine qui s’ensuivit seule dans son appartement, à mâchouiller son petit chaos et à se demander ce qu’elle devait faire de sa vie. Vingt-huit ans et pas le début de la queue d’une idée.