[L’écrivaine et documentariste italienne Francesca Melandri a reçu le prix Bruno-Kreisky pour le livre politique en récompense de l’ensemble de son travail journalistique. Ce prix, décerné par un organisme autrichien, l’Institut Karl-Renner, récompense « la littérature politique qui défend la liberté, l’égalité, la justice sociale, la solidarité, la démocratie et la cohésion sociale, la tolérance et la liberté artistique ». Ce texte est issu du discours que Francesca Melandri a prononcé lors de la cérémonie de remise, le 7 mai, à Vienne.]

En 1992, avec un autre cinéaste, j’ai enregistré la détresse des Lhotshampas, une minorité d’origine népalaise du Bhoutan, royaume de l’est de la chaîne de l’Himalaya. Le nouveau roi de ce pays, qui avait décidé de le transformer en un Etat bouddhiste monoethnique, avait violemment expulsé les Népalais hindouistes qui y vivaient depuis des générations, les forçant à se réfugier au Népal. Des centaines de milliers d’entre eux se trouvaient alors dans les plaines népalaises du Teraï, dans un camp de réfugiés misérable installé dans le lit sec d’une rivière saisonnière que la mousson allait bientôt transformer en coulée de boue toxique. Nous avions alors interviewé de nombreux réfugiés qui nous ont raconté l’histoire typique de toutes les épurations ethniques : des gens tués devant leurs proches, des viols collectifs, des maisons incendiées, des fuites nocturnes sans rien d’autre que les vêtements que l’on porte. Nous avons beaucoup filmé.