Avec Jacques Gamblin dans l’un des rôles principaux et enregistrée dans des décors réels, la fiction tirée du roman de l’auteur à succès nous plonge dans l’ambiance des Trente Glorieuses. Épatant. Jacques Gamblin prête sa voix à Louis, le patriarche. Au centre, la réalisatrice Mélanie Péclat. Photo Christophe Abramowitz/Radio France Par Carole Lefrançois Publié le 10 septembre 2026 à 16h00 Pierre Lemaitre ne boude pas son plaisir. Résolu à découvrir en même temps que les auditeurs l’adaptation de son roman Le Grand Monde sur France Culture, il n’a pas souhaité s’immiscer dans le processus de création, déclinant même la proposition de relire le scénario de La série fiction écrite et mise en ondes par Mélanie Péclat. Le Prix Goncourt 2013, récompensé pour Au revoir là-haut, nous confie réaliser ici l’un de ses grands rêves : voir l’un de ses livres adapté sur sa « chaîne préférée », qui représente, selon lui, « 90 % de [son] écoute radiophonique ». Et si un problème d’agenda l’a empêché d’incarner lui-même l’un des personnages de son œuvre, le septuagénaire a enregistré en studio le générique. Après le succès de sa trilogie Les Enfants du désastre, l’écrivain poursuit avec cette grande fresque centrée sur la famille Pelletier son exploration romanesque des bouleversements historiques XXᵉ siècle. L’action débute à Beyrouth en 1948. Les quatre enfants, trois frères et leur sœur, souhaitent s’affranchir du destin que leur père imaginait pour eux : reprendre la savonnerie familiale. Cette volonté d’émancipation marque le point de départ de trajectoires individuelles qui les conduiront de Saigon à Paris. Pour donner à cette série en dix épisodes toute sa richesse sonore dans la France des Trente Glorieuses, Mélanie Péclat a enregistré des scènes en décors réels, dont une brasserie du 12ᵉ arrondissement de Paris transformée en plateau de tournage pour l’occasion. Gare aux anachronismes sonores Ce mercredi d’avril, sous le regard interloqué d’une clientèle d’habitués, l’équipe technique ajuste les micros tandis que les comédiens écoutent les dernières consignes avant d’être lancés dans le jeu au signal : « Action ! » Penché sur le scénario, Jacques Gamblin prête sa voix à Louis, le patriarche. Pour l’acteur, qui jusqu’ici a participé à des lectures captivantes en studio, ce projet joué en conditions réelles comme un film marque un tournant : « Le micro est un partenaire de proximité avec lequel on doit jouer comme avec une caméra, jusqu’à trouver une liberté de jeu. C’est un travail de présence et de retrait que j’ai trouvé passionnant, car il induit des plans sonores, comme les images le font au cinéma. » Il donne la réplique à la charismatique Isaline Prévost Radeff, qui incarne avec ardeur sa fille Hélène lors de leurs retrouvailles parisiennes. Le bruiteur Xavier Drouault accompagne les comédiens comme leur ombre. Manuscrit en main pour dire leurs textes, ils ne peuvent réaliser certains gestes eux-mêmes. C’est donc lui qui les exécute, en parfaite synchronisation avec leur jeu : une ouverture de bouteille, deux verres qui s’entrechoquent ou même la dégustation d’huîtres dont la texture est recréée grâce à de petits morceaux de papier roulés et glissés dans des coquilles vides. « Rien ne remplace l’ambiance d’un café, elle confère aux scènes une authenticité difficile à recréer artificiellement », affirme la productrice. Mais ce parti pris exige une vigilance de chaque instant, afin d’éviter les anachronismes sonores. Même lorsque le jeu des acteurs est irréprochable, les prises doivent parfois être répétées pour éliminer les bruits parasites. « Il faut composer avec les voitures électriques, les téléphones portables ou encore les semelles en caoutchouc d’aujourd’hui, bien plus silencieuses que les chaussures de 1948 », énumère-t-elle. Malgré les imprévus —comme le passage d’un camion-poubelle pendant un enregistrement —, elle y voit un véritable atout : « On perd un peu de temps sur place, mais on en gagne énormément en limitant le travail de reconstitution sonore en postproduction. » Lire notre entretien Pierre Lemaitre : « J’aime les histoires, c’est la raison pour laquelle je ne suis jamais devenu un écrivain »