À l’Espace libre, jeudi dernier, l’équipe de Jardin s’apprêtait à répéter pour la première fois en compagnie de la composante feuillue de sa distribution. Des centaines de végétaux qui, après avoir poussé à l’extérieur, occupent enfin le théâtre, le métamorphosant. Un moment « émouvant, parce que ça fait trois ans qu’on a choisi et planté certaines de ces plantes », confie Evelyne de la Chenelière.L’idée de convier des végétaux sur les planches a germé chez Daniel Brière, dans la lignée des spectacles ludiques explorant la présence sur scène qu’il avait créés avec Alexis Martin, son codirecteur artistique au Nouveau Théâtre expérimental (NTE) : Animaux (2016) et Bébés (2019). « Mais c’est comme aller un peu plus loin, parce que c’est sûrement l’altérité la plus loin de nous, la plus radicale, dit le metteur en scène. La présence des végétaux nous transforme, j’ai l’impression. Alors peut-être que ça va transformer les spectateurs aussi, et l’expérience théâtrale. En mettant des humains et des végétaux ensemble, je pense qu’il va se passer quelque chose. »Comme toujours au NTE, le projet est porté par le désir de s’interroger sur l’art vivant. « On avait très envie qu’avec l’expérience, les spectateurs aient le sentiment de renouveler leur propre rapport au théâtre », explique De la Chenelière, qui signe une première création avec son conjoint depuis Septembre, en 2015.D’écrire un texte à travers « l’observation de ce qu’est un être végétal » a beaucoup stimulé la dramaturge. « C’était pour moi une occasion de chercher une forme pour tendre vers une rencontre avec la vie végétale, donc vers cette étrangeté. Il n’est pas seulement question du jardin dans sa réalité matérielle, mais aussi dans sa présence chargée de symboles, de récits mythologiques. Donc, j’ai eu envie de créer une fable, un schéma assez simple pour laisser beaucoup de place aux végétaux. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas de rendre compte de manière didactique de tout ce qui est excitant à savoir sur la vie végétale. Mais de dire : on a des humains, des êtres de parole et d’agitation, qui rencontrent des êtres mutiques et immobiles — du moins selon nos sens. Qu’est-ce qui se produit ? Comment notre conscience de soi peut-elle être mise en crise devant cette vitalité tellement mystérieuse ? Le sujet du spectacle n’est pas le jardin, mais le rapport entre la vie végétale et nos existences humaines. »