L’intelligence et l’autonomie croissantes des robots sont souvent mises en avant. Toutefois, de plus en plus de recherches menées à l’EPFL suggèrent que leur contribution aux objectifs de développement durable pourrait constituer un critère essentiel de performance.Imaginez un robot conçu pour installer des panneaux solaires avec une rapidité et une précision bien supérieures à celles d’un humain. Ce robot est fabriqué à partir de matériaux chers et alimenté par une batterie lourde qui doit être rechargée toutes les quelques heures. Si les coûts de fabrication et d’exploitation du robot dépassent les avantages liés à l’énergie propre qu’il aide à produire, peut-il être considéré comme durable ?Dans un article publié en 2025 dans Science, Aude Billard, professeure au Laboratoire d’algorithmes et systèmes d’apprentissage de la Faculté des sciences et techniques de l’ingénieur et directrice académique du Centre de robotique de l’EPFL, donne précisément cet exemple pour illustrer la tension entre les performances robotiques et la durabilité. Selon elle, les roboticiennes et les roboticiens ne peuvent plus ignorer le fait que les robots utilisent des systèmes d’alimentation très gourmands en énergie et des composants électroniques fabriqués à partir de ressources limitées.En même temps, les robots ont le potentiel de contribuer à relever certains des défis les plus urgents de la société en matière de durabilité. Par exemple, ils peuvent être utilisés pour surveiller l’environnement et la biodiversité, en agriculture de précision ou pour assurer l’entretien d’infrastructures critiques, telles que les ponts, les bâtiments et les réseaux électriques.Notre ambition n’est pas simplement de rendre les robots plus durables ; ils doivent contribuer activement à résoudre les défis du développement durableAu-delà de la robotique durableLes recherches actuelles, à la croisée de la robotique et de la durabilité, suivent deux axes principaux : d’une part, développer des robots permettant une utilisation plus durable des ressources et, d’autre part, concevoir des robots eux-mêmes plus durables grâce à une meilleure efficacité énergétique, à leur biodégradabilité ou à leur recyclabilité.Mirko Kovač dirige le Laboratoire de robotique durable, fruit d’une collaboration entre l’Empa et la Faculté de l’environnement naturel, architectural et construit de l’EPFL. Dans un article récemment publié dans Nature Machine Intelligence, le professeur et ses coauteurs proposent un manifeste qui appelle le monde universitaire, l’industrie et les gouvernements à étendre et à intégrer ces approches dans un cadre plus large, en évaluant les robots en fonction de leur contribution globale aux objectifs de développement durable. Ce manifeste définit une nouvelle discipline appelée Robotique du développement durable (à ne pas confondre avec la robotique durable).« Notre ambition n’est pas simplement de rendre les robots plus durables ; ils doivent contribuer activement à résoudre les défis du développement durable », justifie Mirko Kovač.Les trois principes fondamentaux de la Robotique du développement durable. 2026 LSR/EPFL - CC BY SA 4.0Peu invasifs, accessibles… Dans leur article, les scientifiques soutiennent que les robots ne devraient plus être évalués uniquement sur la base de leurs performances techniques. Au contraire, leurs impacts environnementaux, sociaux et économiques devraient être pris en compte. Pour guider cette transition, ils proposent trois principes fondamentaux : les systèmes robotiques doivent être peu invasifs, universellement accessibles et symbiotiques. L’objectif étant qu’ils créent de la valeur tant pour les personnes que pour les économies et les écosystèmes.Plutôt que de considérer les défis du développement durable, tels que le changement climatique, la perte de biodiversité et la raréfaction des ressources, comme des contraintes à l’innovation, les auteurs affirment qu’ils peuvent devenir des opportunités pour développer des solutions d’ingénierie entièrement nouvelles. En effet, plusieurs laboratoires de l’EPFL explorent déjà ce à quoi pourrait ressembler la robotique durable dans la pratique.Par exemple, l’Envirobot, inspiré de l’anguille et issu du Biorobotics Lab d’Auke Ijspeert, soutient la recherche environnementale en se consacrant à la surveillance autonome de la qualité de l’eau. Ce projet s’inscrit dans le cadre des efforts plus larges du laboratoire visant à s’inspirer des animaux pour développer des robots capables d’évoluer dans des environnements naturels complexes, tout en améliorant notre compréhension de la locomotion biologique.L’Envirobot, inspiré de l’anguille et issu du Biorobotics Lab, soutient la recherche environnementale en se consacrant à la surveillance autonome de la qualité de l’eau. 2017 Alain Herzog / EPFL - CC BY SA 4.0Dirigé par Dario Floreano, le Laboratoire des systèmes intelligents a mis au point un robot aquatique fabriqué à partir de nourriture pour poissons. Conçu aussi pour la surveillance environnementale, cet appareil peut être équipé de capteurs biodégradables permettant de collecter des données, telles que le pH, la température et la présence de polluants. À la fin de sa vie, il peut servir de nourriture aux organismes aquatiques plutôt que de devenir un déchet électronique.Ce robot comestible du Laboratoire des systèmes intelligents est une alternative aux capteurs électroniques. EPFL - CC-BY-SA 4.0… et symbiotiquesLe concept de symbiose de la Robotique du développement durable soulève aussi des questions sur la manière dont les robots peuvent créer de la valeur dans de multiples domaines. L’initiative RoboFood, coordonnée par Dario Floreano, en est un exemple : elle explore les robots comestibles et les systèmes alimentaires robotisés. Bien que l’alimentation et les robots soient généralement considérés comme deux mondes distincts, le professeur soutient que leur fusion pourrait présenter des avantages pour les soins de santé, la production alimentaire et la durabilité environnementale.« Les robots comestibles pourraient servir à acheminer de la nourriture vers des zones en situation d’urgence, à administrer des médicaments de manière innovante à des personnes ayant des difficultés à avaler ou à des animaux, voire à contrôler les aliments et leur fraîcheur à l’aide de capteurs comestibles, explique-t-il. Ils pourraient aussi contribuer à réduire les déchets électroniques et alimentaires. »Ours robotisés comestibles créés au Laboratoire des systèmes intelligents - 2025 EPFL/Jamani Caillet - CC-BY-SA 4.0Un autre exemple provient du secteur du bâtiment. Au Laboratoire pour la computation créative, Stefana Parascho étudie comment les flux de travail robotiques, qui nécessitent généralement des composants uniformes et des plans prédéfinis, peuvent être adaptés pour utiliser des matériaux de construction irréguliers et de récupération. De telles approches pourraient contribuer à réduire les déchets tout en permettant aux architectes de travailler avec les matériaux disponibles au lieu de s’appuyer exclusivement sur des produits standardisés. Elles pourraient aussi inspirer des processus de fabrication caractérisés par des interactions homme-robot plus adaptatives et collaboratives.Outre les matériaux et les applications, les recherches menées au sein du Laboratoire de conception et de fabrication de robots informatiques (CREATE), dirigé par Josie Hughes, montrent comment la durabilité peut être intégrée dès le départ dans la conception des robots. Cela passe notamment par des approches simplifiées et économes en énergie pour le contrôle robotique, comme le démontre le robot quadrupède PAWS. Une fois mis en mouvement, ce robot d’inspiration canine peut courir de lui-même grâce à des matériaux souples et des articulations synergiques, sans activer aucun moteur. Le projet démontre comment la nature peut inspirer une locomotion robuste par le biais de la conception mécanique, plutôt que par des systèmes de contrôle de plus en plus complexes.Ce robot d’inspiration canine, du Laboratoire CREATE, peut courir de lui-même grâce à des matériaux souples et des articulations synergiques, sans activer aucun moteur. 2023 Alain Herzog/EPFL CC BY SA -4.0Une nouvelle mesure de la performanceEn fin de compte, Aude Billard et Mirko Kovač appellent à une définition plus large de la réussite robotique, qui tienne compte de la valeur sociale, économique et environnementale au même titre que des performances techniques. Certes, la tâche n’est pas aisée : les robots conçus dans une optique de durabilité nécessiteront toujours de l’énergie et des matériaux pour leur fabrication et leur fonctionnement, et leur utilisation comportera toujours des risques inhérents. Cependant, comme le dit Mirko Kovač : « Le défi n’est pas d’éliminer ces compromis, mais de les rendre visibles et d’en tenir compte lors de l’évaluation de l’impact global d’un robot. »Bon nombre des projets qui voient déjà le jour dans les laboratoires de l’EPFL s’inspirent de systèmes biologiques qui, depuis des millions d’années, affinent des solutions de compromis entre locomotion, dextérité, efficacité et adaptabilité. Ce faisant, les auteurs proposent une vision de la robotique circulaire : utiliser les leçons tirées de la nature pour mieux la comprendre et la protéger.En ce sens, la durabilité pourrait devenir l’un des indicateurs de performance les plus importants pour la prochaine génération de robots.RéférencesAude G. Billard. Designing and using robots for environmental sustainability. Science 388, eadx2444 (2025). DOI: 10.1126/science.adx2444Song, S., Mazzolai, B. & Kovač, M. A manifesto for Sustainability Robotics. Nature Machine Intelligence (2026). DOI: 10.1038/s42256-026-01260-6Empa press release: https://www.empa.ch/web/s604/sustainability-robotics-nature-machine-intelligenceEnvirobot: A bio-inspired environmental monitoring platform. IEEE/OES Conference on Autonomous Underwater Vehicles (AUV), Tokyo, Japan (2016), pp. 1-6. DOI: 10.1109/AUV.2016.7778700RoboFood: https://www.robofood.org/Skevaki, E., Duong, E., Yang, HB. et al. Crafting structural timber trusses from irregular offcuts via human–robot interaction. Construction Robotics 10, 20 (2026). DOI: 10.1007/s41693-026-00201-4Stefana Parascho. Construction Robotics: From Automation to Collaboration. Annual Review of Control, Robotics, and Autonomous Systems 6:183-204. 2023. DOI: 10.1146/annurev-control-080122-090049Stella, F., Achkar, M.M., Della Santina, C. et al. Synergy-based robotic quadruped leveraging passivity for natural intelligence and behavioural diversity. Nature Machine Intelligence 7, 386–399 (2025). DOI: 10.1038/s42256-025-00988-xZhang, S., Kwak, B., Zhu, R. et al. Edible aquatic robots with Marangoni propulsion. Nature Communications 16, 4238 (2025). DOI: 10.1038/s41467-025-59559-8