Monde AmériquesDonald TrumpExfiltration. À Ankara, Air Force One a bien décollé avec la presse, les collaborateurs et tout le décorum présidentiel. Ne manquait plus que Donald Trump, menacé par l’Iran. Le résultat tient autant du renseignement que de la logistique aéroportuaire.Par Marion ProstarticleLecture 5 MinPublié le 11/08/2026 à 11:58Le président américain Donald Trump monte à bord d'Air Force One à la base interarmées Andrews, dans le Maryland le 7 août 2026.REUTERS / Elizabeth FrantzLe cinéma d’espionnage avait les voitures noires ; Washington a choisi le camion-cantine. Le 8 juillet, Donald Trump gravit les marches du célèbre Air Force One, salue les caméras depuis la porte puis disparaît à l’intérieur. Quelques minutes plus tard, pendant que les journalistes chargés de suivre ses déplacements embarquaient à leur tour, Trump quitta discrètement l’appareil par le côté opposé. Pas de limousines blindées, pas de surprise présidentielle : un camion utilisé dans les aéroports pour charger les repas vient se placer contre l’avion, son conteneur est hissé jusqu’à une porte et le président y monte avec plusieurs collaborateurs. Direction un troisième avion militaire, stationné quelques mètres plus loin. Tout comme dans les films.Trump, Donald TrumpL’opération, révélée plusieurs semaines plus tard par le New York Times et le Washington Post, n’avait pourtant rien d’un exercice de style. Les services américains venaient d’être alertés d’une menace iranienne jugée crédible contre Donald Trump. Le président terminait alors le sommet de l’Otan en Turquie, pays frontalier de l’Iran, dans un contexte de fortes tensions entre Washington et Téhéran. Une fois la menace transmise au président américain, un petit cercle de hauts responsables, parmi lesquels le secrétaire de la Défense Pete Hegseth et le chef d’état-major interarmées Dan Caine, organise son départ. S’ensuit le casse-tête qui est de faire sortir du pays un des hommes les plus reconnaissables des cinq continents sans que l’on sache dans quel avion il se trouve. Trois appareils américains se trouvent alors en Turquie, et chacun a son rôle. Le Boeing 747-8 offert aux Etats-Unis par le Qatar a transporté Donald Trump à l’aller ; l’ancien Boeing présidentiel bleu et blanc doit officiellement le ramener jusqu’en Grande-Bretagne ; un C-32A de l’US Air Force, version militaire du Boeing 757 généralement réservé aux hauts responsables, reste beaucoup plus discret. Donald Trump avait lui-même annoncé qu’il reprendrait l’ancien appareil "pour le bon vieux temps", un choix d’autant plus crédible que la sécurité du nouveau Boeing qatari faisait alors débat. Mais le dispositif repose aussi sur une subtilité de vocabulaire : Air Force One n’est pas le nom d’un avion, mais l’indicatif radio de tout appareil de l’US Air Force transportant le président. Ce soir-là, pourtant, l’ancien Boeing décolle avec les journalistes et les collaborateurs persuadés que le président américain se trouve à bord et apparaît sous l’indicatif "AF1", tandis que Donald Trump file vers la Grande-Bretagne dans le C-32A sous le moins solennel "Reach 18". Les systèmes permettant de suivre facilement ce dernier ont été désactivés ; dans l’autre avion, les journalistes reçoivent simplement l’ordre de garder leurs stores baissés. Ils ne savent pas encore qu’ils participent eux-mêmes à la diversion. Le leurre n’est pas nouveauLa représentation continue à l’arrivée sur la base britannique de Mildenhall. Le C-32A atterrit avec Trump. Le président est ensuite reconduit jusqu’à l’Air Force One, y remonte discrètement par une autre porte, puis en redescend devant les caméras à 22h56, comme s’il venait d’effectuer le voyage à son bord. Il salue les militaires présents, traverse le tarmac et rejoint enfin le Boeing offert par le Qatar pour rentrer à Washington. Toutes ces précautions pour un risque que Washington prend au sérieux depuis plusieurs années. Donald Trump est une cible déclarée du régime iranien depuis son premier mandat. En janvier 2020, il avait ordonné la frappe américaine qui a tué le général Qassem Soleimani, l’un des principaux dirigeants militaires iraniens. Depuis, les autorités américaines ont régulièrement fait état de projets de représailles visant Trump et plusieurs anciens membres de son administration.N’empêche que l’idée de faire voyager un président autrement que prévu n’est pas une invention de l’administration Trump. En mars 2000, lors d’une visite de Bill Clinton au Pakistan, Air Force One avait déjà servi de leurre tandis que le président voyageait dans un autre appareil. Après les attentats du 11-Septembre, l’administration de George W. Bush avait également gardé ses déplacements secrets pendant plusieurs heures pour des raisons de sécurité. Interrogé plus tard pendant le vol de retour vers Washington, Donald Trump avait bien évoqué les menaces iraniennes, sans révéler le dispositif utilisé quelques heures auparavant. Un journaliste lui demande alors pourquoi les stores avaient dû être baissés pendant le trajet depuis la Turquie. Trump répond qu’il est constamment menacé par l’Iran, puis ajoute à l’adresse des reporters : "Si je pars, vous partez aussi, non ?" Ils pouvaient au moins se rassurer sur un point : sur ce vol-là, le président était bel et bien dans le même avion qu’eux.