L’envoyé spécial du président américain Donald Trump pour la lutte contre l’antisémitisme exhorte le Canada à révoquer des visas et à élargir les listes de personnes liées au terrorisme afin d’endiguer la montée de la haine contre les Juifs.Le rabbin Yehuda Kaploun, qui a passé sept ans de son enfance à Ottawa, a été nommé en décembre dernier envoyé spécial des États-Unis chargé de surveiller et de lutter contre l’antisémitisme, un poste de rang d’ambassadeur.« Mon message au Canada est le suivant : vous devez faire mieux », a déclaré M. Kaploun à La Presse canadienne la semaine dernière lors d’une visite à Ottawa.M. Kaploun a expliqué avoir choisi de se rendre à Ottawa, car les États-Unis s’inquiètent de la flambée des actes d’antisémitisme au Canada, dont témoignent les statistiques sur la criminalité et les rapports des organisations juives du pays. La police canadienne a recensé 788 crimes de haine visant des Juifs en 2025, contre 492 en 2021.Un peu partout au Canada, des écoles et des commerces juifs ainsi que des synagogues ont été la cible de fréquentes fusillades et d’alertes à la bombe.M. Kaploun a souligné que, juste avant son arrivée à Ottawa, des coups de feu avaient été tirés sur le consulat américain à Toronto pour la deuxième fois depuis mars et que deux boulangeries tenues par des Juifs avaient été attaquées à Toronto, dont l’une par balles.Un immeuble abritant un restaurant casher à Montréal a été victime des flammes cette fin de semaine ; la police a déclaré enquêter sur cet incident comme s’il s’agissait d’un incendie criminel, mais n’avait pas encore identifié de mobile mardi matin. Au moins deux membres du Congrès américain ont par la suite exprimé leur solidarité avec la communauté juive de Montréal.« Le niveau de haine au Canada est incroyablement élevé, et malheureusement, face à l’inaction du gouvernement, j’arrive ici au lendemain d’une attaque par coups de feu contre notre consulat et de l’agression de (deux) commerces juifs à Toronto — et pourtant, la réaction semble contenue », a déclaré M. Kaploun.Il a ajouté que son bureau avait été « submergé » d’appels de citoyens canadiens qui ne se sentent pas en sécurité dans leur pays.M. Kaploun a indiqué que cela n’avait plus rien à voir avec le Canada dont il se souvient depuis son enfance ; il a fréquenté l’ancienne école primaire Hillel Academy, dans le centre-ville d’Ottawa, de 1974 à 1981. Il a ajouté que le Canada faisait alors un meilleur travail pour enseigner aux enfants la Shoah et l’importance de l’inclusion.« Quand je jouais dans la rue, je jouais avec des enfants non juifs. Nous jouions tous ensemble. Et si ma kippa tombait, le jeu s’arrêtait et quelqu’un me la rapportait. On ne voit plus cela aujourd’hui », a-t-il soutenu.Dans un message aux médias, le cabinet du premier ministre Mark Carney a indiqué que son gouvernement avait pris des mesures pour endiguer les agressions antisémites.« C’est ce que ce gouvernement met en œuvre, grâce à des lois plus strictes, à des investissements dans la sécurité des communautés et à des efforts accrus pour favoriser la cohésion communautaire », a écrit la porte-parole Renée LeBlanc Proctor.Elle a énuméré diverses nouvelles lois, des engagements de financement et des programmes de lutte contre la radicalisation.« Ce gouvernement continuera à œuvrer pour un pays où nos différences sont respectées et où les Canadiens juifs peuvent vivre ouvertement, pleinement et joyeusement dans la vie publique. »Comparaisons avec l’Allemagne nazieM. Kaploun a comparé la situation actuelle au Canada à l’année où Adolf Hitler a instauré le Troisième Reich.« Les niveaux d’antisémitisme observés ici au Canada rivalisent avec ceux de l’Allemagne de 1933. Aux États-Unis aussi, nous étions confrontés à ce même problème, et nous y faisons face au quotidien », a-t-il déclaré.Le Centre mondial de commémoration de l’Holocauste indique que c’est en 1933 que l’Allemagne est devenue un État policier sous le Troisième Reich, qui a adopté des lois raciales interdisant aux Juifs l’accès à la fonction publique, au système judiciaire et aux sphères culturelles, avant de lancer une campagne systématique d’extermination qui a coûté la vie à près de six millions de Juifs.Doris Bergen, professeure émérite de l’Université de Toronto qui a dirigé le programme d’études sur la Shoah, a remarqué que si les analogies avec l’époque nazie sont presque inévitables, les contextes sont très différents — et que les comparaisons avec le régime hitlérien ne font que détourner l’attention des menaces actuelles auxquelles le peuple juif est confronté.« On se laisse prendre par ce débat au lieu de mener celui dont nous avons besoin, selon moi, à savoir ce qui se passe ici et maintenant, sous nos yeux, a-t-elle déclaré. Nous savons que ces choses se produisent et qu’elles sont terribles. »Mme Bergen a rappelé qu’en 1933, le parti nazi concentrait sa répression sur les communistes et prenait pour cible les personnes handicapées, tout en soutenant le boycottage des commerces juifs.La police allemande encourageait la violence de rue contre les Juifs et d’autres groupes, a-t-elle précisé, tandis que la police canadienne enquête sur les agressions antisémites en tant que crimes violents.M. Kaploun a suggéré que le Canada devrait s’inspirer des États-Unis en recourant aux listes d’organisations terroristes et aux révocations de visas pour interdire l’entrée sur le territoire à des groupes et à des individus, y compris des mandataires iraniens, qui cherchent à « semer la discorde ».Il a également fait valoir qu’Ottawa devrait sanctionner les universités qui font en sorte que les étudiants juifs ne se sentent pas en sécurité.« Lorsque des professeurs tiennent en cours des propos pro-palestiniens sans être tenus de rendre des comptes, ou disent aux étudiants que s’ils ne partagent pas leur philosophie, ils n’ont rien à faire dans leur cours, ces personnes n’ont pas leur place parmi les enseignants », a-t-il déclaré.Lorsqu’on lui a demandé s’il estimait que soutenir les Palestiniens était antisémite, M. Kaploun a répondu que les Juifs ne devaient pas être tenus pour responsables des actions d’Israël ni se voir refuser l’accès aux espaces communautaires.« Nous croyons fermement à la liberté d’expression, mais cela ne vous donne pas le droit de porter atteinte à la liberté de religion d’autrui ni à sa capacité à pratiquer librement sa foi », a-t-il soutenu.