Bernard Arnault, en réaction à une enquête du “Monde”, et Kylian Mbappé, à la suite de la Coupe du monde, ont chacun publié un texte intitulé “merci”. Une coïncidence qui en dit long. À droite, Kylian Mbappé, durant la Coupe du monde de football en juillet 2026. À gauche, Bernard Arnault lors du VivaTech à Paris, le 17 juin 2026. Photos José Breton/DPPI/AFP et Aurélien Morissard/MaxPPP Par Richard Sénéjoux Publié le 27 juillet 2026 à 18h04 C‘est un télescopage comme il en arrive parfois dans l’actualité. Qui met en scène deux personnalités de tout premier plan, Bernard Arnault et Kylian Mbappé. Chacun de leur côté, ils ont décidé de publier un texte intitulé « Merci », où ils présentent des remerciements, donc, par ailleurs bien différents sur le fond. Un procédé totalement inédit pour l’un comme pour l’autre. Dans une longue lettre publiée le 26 juillet sur le compte X du service de presse de LVMH, l’homme le plus riche de France fait ainsi part, sur un ton qu’on pourrait qualifier parfois d’ironico-trumpien, de sa vive « réaction » à l’enquête en six volets que lui a consacrée le journal Le Monde (du même groupe de presse que Télérama) la semaine dernière. Mais lui place le mot enquête entre guillemets dans son texte, suggérant que ce n’en est pas une (« On peut, dans un pays libre, préférer les ragots aux ateliers », cingle-t-il). « Je n’ignore pas qu’en répondant j’offre à ce feuilleton le projecteur qu’il espérait peut-être : un dernier épisode, signé de ma main. Soit. », souligne Bernard Arnault. Qui livre dans la foulée ses intentions : « Qu’il serve au moins à une chose : épargner de l’énergie à tous ceux qui, ailleurs, parient sur la fissure d’une famille pour vendre du papier. Ils attendront longtemps. » Un avertissement à peine voilé à quiconque voudrait continuer à explorer le sujet, visiblement ultra sensible, de la cohésion et de la succession de la famille Arnault (comme cela est arrivé dans divers articles de presse ces derniers mois…) S’il pointe d’autres éléments de l’enquête qui lui ont déplu (son comportement monarchique, sa proximité avec les présidents de la République, son business en Chine, sa stratégie de défiscalisation…), Bernard Arnault semble aussi regretter amèrement d’avoir reçu ses deux coautrices, Raphaëlle Bacqué et Vanessa Schneider. Et déplore en outre une prétendue différence de traitement avec la famille Wertheimer (propriétaire de Chanel), qui avait fait l’objet d’une précédente série d’été (en 2024) sans avoir accueilli les deux journalistes. « Je vous soupçonne, très clairement, d’avoir puni la transparence. Que cela serve d’enseignement pour vos prochains sujets », grince-t-il. Rassurez-vous, je continuerai à pratiquer les mots croisés du “Monde” Bernard Arnault Il n’accepte pas non plus d’être accusé de faire pression sur ses médias, encore moins dans un journal, Le Monde, dont son « gendre [Xavier Niel, qui n’est pas cité nommément, ndlr], dans la vie civile, est actionnaire à titre individuel ». « Il faudra qu’on m’explique un jour, calmement et sans ironie, la géométrie exacte de l’indépendance éditoriale française, suggère le propriétaire des Échos, du Parisien, de Paris Match et de Radio Classique. Je la trouve fascinante. » En guise de conclusion, Bernard Arnault tente l’humour : « Quant à moi, rassurez-vous, je continuerai à pratiquer les mots croisés du Monde qui, eux, sont excellents. » Une « blague » qu’il avait déjà servie le 21 mai 2025 devant la commission sénatoriale sur les aides publiques aux grandes entreprises, ajoutant alors que « Le Monde n’est pas marxiste, il est LFI »… Dans une lettre ouverte publiée aujourd’hui dans L’Équipe et la presse régionale notamment (en fait, des pages de pub qu’il s’est lui-même payées), Kylian Mbappé tenait lui aussi à dire « Merci ». Aux Français d’abord, pour leur soutien pendant la Coupe du monde, « devant l’écran comme dans les tribunes ». « Ça fait mal » de ne pas rapporter de trophée collectif, regrette-t-il, tout en rappelant modestement au passage que lui en a tout de même raflé un, celui de meilleur buteur de la compétition (dix buts). Et pour lequel il remercie ses coéquipiers pour « leurs courses et leurs passes ». Il rend aussi évidemment hommage à Didier Deschamps. À lire aussi : Le coup de boule de Zidane, vingt ans après : “Et là, je vois une scène de théâtre et un grand acteur” Le timing de cette prise de parole est savamment choisi, puisqu’il intervient en pleine vacance du pouvoir chez les Bleus : la mission de Deschamps s’est achevée après le dernier match au Mondial face à l’Angleterre, et la nomination de Zinedine Zidane n’est pas encore officialisée. Une manière de montrer pour le capitaine de l’équipe de France qu’il est au centre du jeu et que rien ne pourra se faire sans lui. Texte où il emploie d’ailleurs presque deux fois plus le « je » que le « nous » — incorrigible « Kyks », qui a tendance à oublier que le football est d’abord un sport collectif. Le tout est illustré par trois photos : l’une où on le voit poser enfant avec le maillot de l’équipe de France sous les posters de Zinedine Zidane ou de Thierry Henry ; une autre tirée de la dernière campagne mondiale, où il applaudit ; la dernière n’est autre que la dernière photo officielle des Bleus, où il est entouré de ses coéquipiers et du staff. Quoique de nature très différente, les lettres de Bernard Arnault et de Kylian Mbappé affichent pourtant un même sous-texte, un même « marquage de territoire ». Que l’on pourrait résumer ainsi : alors, c’est qui le patron ? Société Médias LVMH Coupe du monde de football Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus