Le premier samedi où Vancouver accueillait des matchs de la Coupe du monde, Susanna Ng s’attendait à une journée fort occupée au New Town Bakery and Restaurant.Depuis près de cinq décennies, cet établissement du quartier chinois sert aussi bien sa clientèle habituelle que les croisiéristes et les visiteurs venus de partout au Canada et aux États-Unis. Même le premier ministre Mark Carney s’y est arrêté lors d’une visite à Vancouver, en novembre, pour goûter aux célèbres pâtisseries cantonaises de l’établissement.L’été constitue habituellement la saison la plus achalandée du restaurant. Cette année, pourtant, les ventes ont reculé en juin, une situation que Mme Ng se souvenait à peine avoir connu en 46 ans à la tête de l’établissement. Le premier week-end de match a été si calme qu’elle a renvoyé des membres du personnel de service chez eux plus tôt que prévu.

« Pouvez-vous le croire ? C’était un samedi », raconte Mme Ng, qui a connu l’Expo 86 et les Jeux olympiques d’hiver de 2010, deux événements durant lesquels les visiteurs circulaient davantage dans la ville et où le quartier chinois était plus animé. « Normalement, nous avons besoin de toute l’équipe. Mais ce jour-là, nous n’avons eu aucun client. »Mme Ng compte parmi les nombreux propriétaires d’entreprise qui affirment s’être préparés à une forte affluence après que les autorités municipales eurent présenté la Coupe du monde comme une importante occasion de stimuler l’économie. Maintenant que le dernier match disputé à Vancouver est terminé, ils constatent que les retombées escomptées ne se sont jamais matérialisées.De grandes attentes, de faibles retombéesDans un communiqué publié en mai, le maire Ken Sim a qualifié l’accueil de matchs de la Coupe du monde de la FIFA d’« occasion unique de générer des retombées économiques immédiates pour Vancouver tout en laissant un héritage durable ». Les bars sportifs et les établissements situés près de la rue Granville, de même que les zones officielles réservées aux partisans, ont connu une forte affluence. Mais pour beaucoup d’autres commerces, la clientèle se faisait rare.Les arguments économiques invoqués pour justifier l’accueil de méga-événements sont souvent exagérés, estime Andrew Zimbalist, économiste américain du sport qui a étudié plusieurs grandes compétitions, dont les Jeux olympiques et la Coupe du monde. Selon lui, les villes hôtes peuvent attirer des amateurs de soccer tout en perdant leur clientèle touristique habituelle, rebutée par les foules, la congestion, la hausse des prix ou les préoccupations liées à la sécurité — un phénomène connu sous le nom d’« effet d’éviction ».« La question est de savoir combien de personnes renoncent à venir, par rapport au nombre de celles qui se déplacent », explique M. Zimbalist.Des reportages faisant état de prix exorbitants dans les hôtels de Vancouver ont dissuadé des visiteurs plusieurs mois avant la compétition, même si des chambres demeuraient disponibles.Au Chambar, un restaurant belge réputé situé près de BC Place, la propriétaire Karri Green affirme que l’établissement a même organisé des projections et des soirées après les matchs de la Belgique. Malgré sa proximité immédiate avec le stade, le restaurant a connu peu d’affluence.« Le danger, lorsque la Ville promet des retombées économiques, c’est que les gens investissent en conséquence, dit-elle. Des écrans, des téléviseurs, plus de verreries… Il faut engager beaucoup de dépenses pour accroître sa capacité quand on s’attend à un important afflux de clientèle. »