À Arles, les photographes Lee Shulman et Omar Victor Diop s’invitent dans l’album blanc de l’Amérique. Une exposition drôle et politique sur la place refusée à ceux qui ne nous ressemblent pas. Et plus encore...À Arles, les images mènent la danse. Les Rencontres photographiques rouvrent les archives du monde, la petite cantine Bigoli offre l’ombre et les pâtes fraîches, le nouveau Fonds Bustamante prolonge la conversation entre artistes, tandis que Luma Arles déploie sa puissance de laboratoire culturel autour de la tour de Frank Gehry...1. Les Rencontres de la photographie d'ArlesAux Rencontres de la photographie d’Arles, quatre expositions nous ont arrêtés: Harry Gruyaert, pour la densité picturale et le tour du monde en couleur; Martine Barrat, pour ses portraits bouleversants dans Harlem, le Bronx et le quartier parisien de la Goutte d’Or; Sammy Baloji, pour sa traversée katangaise des archives coloniales; et "Being There", de Lee Shulman et Omar Victor Diop, que nous avons rencontrés sur place."On ne voit que des visages blancs dans ces photos. Il y avait aussi des chaises vides partout. J’ai pensé à Omar. Je me suis dit: 'et si on le mettait dans cette chaise-là?'"Lee ShulmanPhotographeLe principe de leur travail commun est simple, et son effet saisissant. L’artiste anglais Lee Shulman, exposé au Hangar, à Bruxelles, en début d’année, puise dans ses archives de photos amateurs américaines des années 1950 et 1960. Tout paraît familier dans ces barbecues, soirées, vacances, anniversaires. Mais tout est blanc.Le photographe sénégalais Omar Victor Diop s’y insère par montage, avec un naturel et une élégance irrésistibles. On rit d’abord. Mais la question de la ségrégation, ainsi mise en évidence par l’artiste noir, surgit aussitôt. Qui avait le droit d’être là? Signalons qu’Omar Victor Diop participera, dès le 4 septembre, à "Africa Legacy", exposition collective pilotée par le galeriste Didier Claes à l’Espace Vanderborght, à Bruxelles.les archives revisitées de lee shulman & omar victor diopLee Shulman, qu’avez-vous vu dans ces photos amateurs américaines?Lee Shulman: J’ai commencé à collectionner ces images parce qu’elles me touchaient. On dit "photos amateurs", mais le mot "professionnel" n’existait presque pas à l’époque. Tout le monde était amateur. Et ces images sont, pour moi, parmi les plus honnêtes: elles sont prises par quelqu’un qui a une relation privilégiée avec son sujet. Elles racontent l’histoire de toutes nos vies.Mais en regardant ces images américaines des années 1950, quelque chose sautait aux yeux: ce bonheur n’était pas joué pour tout le monde. C’est l’Amérique de la ségrégation, des lois raciales. On ne voit que des visages blancs. Il y avait aussi des chaises vides partout. J’ai pensé à Omar. Je me suis dit: 'Et si on le mettait dans cette chaise-là?'Omar Victor Diop, comment entre-t-on dans une image qui ne vous attendait pas?Omar Victor Diop: Mon travail est souvent lié à l’autoportrait, mais pas au sens autobiographique. Je me glisse dans des identités, des personnages historiques ou fictifs, dont les histoires méritent d’être racontées à nouveau, dans le contexte de l’esclavage, de la colonisation ou du postcolonial. Ici, il ne s’agissait pas seulement de m’ajouter dans l’image. Il fallait que cette présence permette de faire un état des lieux: quelle place faisons-nous aujourd’hui à ceux qui ne nous ressemblent pas? ©Lee Shulman / Omar Victor Diop"Il y a là une forme de subversion, un pied de nez à ceux qui aimeraient encore voir survivre ce monde où les gens ne se mélangeaient pas. C’est jouissif."Omar Victor DiopPhotographeLe résultat fonctionne parce que votre présence paraît très naturelle.Omar Victor Diop: C’est essentiel. Plus j’ai l’air normal, plus cela souligne combien cette absence était anormale. Si on voit aussi bien le décalage, c’est parce que nous vivons malgré tout dans un monde où cette présence ne devrait plus choquer. Cela veut dire que les luttes pour les droits civiques, celles de Martin Luther King et de tous ceux qui ont marché avec lui, n’ont pas servi à rien. Ceux qui ont combattu l’apartheid ne l’ont pas fait pour rien. Mais cela rappelle aussi qu’il faut rester vigilant.Lee Shulman, ce projet repose aussi sur une vraie fabrication.Lee Shulman: Oui, la préproduction était monumentale. Il fallait choisir les images qui pouvaient fonctionner, trouver les bons vêtements, entrer dans le style de l’époque. Et puis, il fallait une relation. Si Omar avait été un inconnu pour moi, le projet n’aurait jamais marché. Quand je l’ai photographié, il me regardait comme on regarde une caméra, mais il y avait quelque chose de familial. Il est entré dans mon univers de réalisateur, et moi dans le sien. À un moment, avec ces vêtements, il m’a dit: "Je devenais mon père." ©Lee Shulman / Omar Victor Diop"Les deux niveaux sont nécessaires. C’est ludique, léger, amusant, mais aussi profondément politique."Lee ShulmanPhotographePourquoi avoir gardé cette dimension joyeuse, presque comique?Lee Shulman: Nous n’avons pas fait ce projet pour dire aux gens quoi penser, ni pour condamner ces familles. Ce qui nous intéresse, c’est votre réaction. Il y a beaucoup d’humour, mais sur un sujet très profond: l’intégration, ce qui manque dans les images d’origine, la politique de la représentation. Les deux niveaux sont nécessaires. C’est ludique, léger, amusant, mais aussi profondément politique.Omar Victor Diop: Il faut absolument profiter de l’humour. C’est un des ingrédients de cette préparation-là. Il y a là une forme de subversion, un pied de nez à ceux qui aimeraient encore voir survivre ce monde où les gens ne se mélangeaient pas. C’est jouissif."Being There", de Lee Shulman et Omar Victor Diop, jusqu'au 04/10/26 aux Rencontres photographiques d'Arles. "Africa Legacy", expo collective avec Omar Victor Diop, du 04/09 au 01/11/26, à l'Espace Vanderborght de Bruxelles. 2. Resto: la cantine des Rencontres d'ArlesÀ Arles, arrêtez-vous au Bigoli, la toute petite cantine italienne de Mani & Paty, à deux pas de l’exposition Sammy Baloji. Une tonnelle bienvenue un jour de canicule et un pesto de pistaches gourmand et donné (9,50 euros), bien fait, qui nappe sans retenue des pâtes fraîches maison parfaitement al dente. Un blanc italien au verre fait le job. Rien à redire.Le compte Inta du Bigoli, 8 Rue du Président Wilson, 13200 Arles. 0033.4.90.47.40.58Un pesto de pistaches à tomber. ©Bigoli3. Le nouveau Fonds Bustamante d'ArlesÀ 76 ans, le photographe, peintre et sculpteur français Jean-Marc Bustamante ouvre son Fonds dans l’ancienne église Sainte-Croix, édifice du XIIe siècle réhabilité par Charles Zana. Dehors, Jean-Marc Bustamante a tiré sur la façade une ligne jaune en lave émaillée, hommage à la lumière provençale et, dit-il, à "Van Gogh si on veut". À l’intérieur, pierres d’Arles, murs gris et volumes reconstruits évitent le piège de l’écrin spectaculaire.L’artiste résume so intention avec un trait d'humour: "Ce n’est pas complètement un égotrip!", s'amuse-t-il. Le Fonds portera son nom, conservera son œuvre et ses archives, mais il veut surtout en faire un outil: un lieu ouvert à l’année, avec expositions, masterclass et conférences. "Artists come first", dit Penelope Curtis, ancienne directrice de la Tate Britain et conseillère du Fonds. L’artiste d’abord, donc. Mais l’artiste avec les autres.Puissants monochromes de Gerhard Merz, "Pssst God" (2026), au Fonds Bustamante. ©Grégoire d'Ablon, ADAGP 2026L’exposition inaugurale, "En Miroirs", donne le ton. Elle met Bustamante en regard d’artistes qu’il a aimés, croisés, défendus ou enseignés: Reinhard Mucha, Jan Vercruysse, Franz West, Thomas Schütte, Rémy Zaugg, Tatiana Trouvé, Cristina Iglesias, Anne-Marie Schneider… Moins une école qu’une constellation européenne, aimantée par cette fin des années 1970 où l’art sortait du conceptuel "pur et dur" pour retrouver la poésie de l’objet, la couleur et un croisement possible entre les médiums de l'artiste – photographie, peinture et sculpture.Le miroir circule partout, sans devenir décoratif: dans l’"Inventaire" de Bustamante, bibliothèque de 350 miroirs qui multiplie et annule les reflets; dans ses plexiglas, ses "Lumières", ses paravents; dans les œuvres des autres, qui se répondent l'une l'autre. Une œuvre collégiale et protéiforme pour une époque de liens et de diversité.4. Luma ArlesLe vaste site de Luma Arles, autour de la tour-prétexte de Frank Gehry, et son parc qui reproduit l’écosystème de la Camargue, valent à eux seuls le détour. S’y déploient de multiples expositions, de Gerhard Richter à Zaha Hadid ou Stan Douglas, et ces "Correspondances" imaginées par Patti Smith et Soundwalk Collective (jusqu’au 8 novembre, vidéo ci-dessous), mêlant son, vidéo et poésie pour faire surgir des paysages où création artistique, imagination scientifique et lutte politique se mesurent à la fragilité du monde naturel.« Correspondence » . Soundwalk Collective & Patti Smith. Luma Arles. July 2026Nos flâneries estivales continuent...25/07/26 Berlin, avec les 50 ans de la célèbre galerie Nordenhake (Stockholm, Berlin, Mexico City)01/08/26 La région du Centre autour des nouvelles expos du Grand-Hornu08/08/26 Architectures contemporaines dans les vignobles allemands14/08/26 Les Ardennes, autour du festival Cabaret Vert de Charelville-Mézière."France. Nice" (2015) de Martin Parr, à la Villa Carmignac, sur l'île de Porquerolles. ©Martin Parr/MAGNUM PHOTOS
Flâneries estivales: 4 haltes pleines d'images en Arles
À Arles, les photographes Lee Shulman et Omar Victor Diop s’invitent dans l’album blanc de l’Amérique. Une exposition drôle et politique sur la place refusée à ceux qui ne nous ressemblent pas. Et plus encore...








