Il y a encore quelques années, le problème des réseaux sociaux se résumait assez bien à une question de contenus : que voit-on, qui publie, qui ment, qui harcèle, qui modère trop, qui ne modère pas assez, entre autres. Bruxelles vient de déplacer le débat d’un cran. Vendredi 10 juillet, la Commission européenne a officiellement mis en cause Meta pour le design "addictif" de Facebook, Instagram, dans le cadre du Digital Services Act, le règlement européen sur les services numériques. L’accusation ne porte donc plus seulement sur ce qui circule sur les plateformes, mais sur la manière dont elles sont fabriquées pour garder les utilisateurs devant l’écran. Dans le viseur de Bruxelles : le défilement infini, la lecture automatique des vidéos, les notifications push et les systèmes de recommandation très personnalisés. Tout ce que l’utilisateur a appris à considérer comme le fonctionnement normal d’une application. La Commission estime que ces fonctionnalités peuvent faire basculer le cerveau "en mode pilote automatique" et contribuer à des usages compulsifs. Le détail a son importance : le reproche n’est pas que les adolescents aiment trop Instagram, mais que Meta n’aurait pas correctement évalué les risques liés à des interfaces conçues pour prolonger l’usage, y compris chez les mineurs ou les adultes vulnérables. La mécanique est connue de tous ceux qui ont déjà ouvert Instagram pour répondre à un message et se sont retrouvés, vingt minutes plus tard, à regarder une vidéo d’un inconnu en train de ranger son frigo. Reels, stories, recommandations, contenus qui s’enchaînent : l’application ne force personne, mais incite les utilisateurs à rester devant leur écran. Trop, selon Bruxelles. Les enquêteurs reprochent notamment à Meta d’avoir ignoré des informations disponibles sur le temps passé par les enfants sur Instagram et Facebook la nuit, et sur la manière dont certains formats pouvaient conduire à un usage "excessif ou même compulsif". Meta contesteLe groupe estime que ces conclusions préliminaires ne tiennent pas compte des mesures déjà prises pour protéger les adolescents. L’entreprise met en avant ses "comptes ados", qui permettent notamment aux parents de bloquer Instagram la nuit et de limiter le temps d’écran quotidien à quinze minutes. L’argument tient sur les garde-fous. Bruxelles répond, en substance, qu’un garde-fou que l’on peut contourner facilement ne garde pas grand-chose. Les outils de gestion du temps seraient trop simples à ignorer, les contrôles parentaux trop complexes, et les ressources de sensibilisation trop peu visibles pour changer réellement les usages. L’affaire reste, à ce stade, préliminaire. Meta pourra consulter le dossier d’instruction, répondre par écrit et proposer des engagements pour répondre aux inquiétudes de la Commission. Mais le risque financier est sérieux : si Bruxelles confirme ses conclusions, le groupe pourrait être condamné à une amende allant jusqu’à 6 % de son chiffre d’affaires annuel mondial, ce qui, pour Meta, environne les 11 milliards d’euros. Surtout, la Commission ne semble pas seulement vouloir une sanction. Elle demande des changements concrets : désactiver par défaut l’autoplay et le scroll infini, introduire de vraies pauses, et modifier les recommandations pour qu’elles soient moins entièrement tournées vers l’engagement. Un front plus largeCe dossier n'est pas isolé. En avril, la Commission avait déjà estimé à titre préliminaire que Meta ne faisait pas assez pour empêcher les moins de 13 ans d’accéder à Facebook et Instagram, malgré ses propres conditions d’utilisation. Les enquêteurs européens continuent aussi d’examiner les effets d’enchaînements de contenus qui peuvent enfermer les jeunes utilisateurs dans des recommandations de plus en plus problématiques. Là encore, le sujet n’est pas seulement moral, mais industriel. Depuis vingt ans, l’économie numérique a vendu la personnalisation comme un confort. Bruxelles commence à la traiter comme une responsabilité. La pression dépasse d’ailleurs l’Europe. Aux Etats-Unis, Meta fait face à des accusations similaires, avec des milliers de procédures engagées autour des effets des réseaux sociaux sur les jeunes. Plus de 1 300 districts scolaires ont porté plainte en soutenant qu’Instagram et YouTube dégradaient les conditions d’apprentissage. En début d’année, un jury de Los Angeles est allé jusqu’à condamner Meta et Google à verser 6 millions de dollars à une jeune femme dont la santé mentale avait été affectée par l’usage d’Instagram et YouTube. Un timing bien choisiLe calendrier européen n’est pas neutre non plus. Lundi, un panel d’experts mandaté par Ursula von der Leyen doit remettre ses recommandations sur la protection des mineurs en ligne. Plusieurs pays européens, dont la France, l’Italie et l’Espagne, réfléchissent déjà à des restrictions d’accès aux réseaux sociaux pour les plus jeunes, suivant l’exemple de l’Australie. La présidente de la Commission a résumé l’enjeu d’une formule assez nette : "La question n’est pas seulement de savoir si les jeunes doivent avoir accès aux réseaux sociaux, mais si les réseaux sociaux doivent avoir accès aux jeunes."Reste à savoir ce que Meta acceptera vraiment de modifier. Le groupe sait présenter des outils de protection, des centres d’aide, des réglages, des options, des menus, des sous-menus, et tout ce vocabulaire qui donne à l’utilisateur un goût de contrôle. Bruxelles, cette fois, vise plus haut : non pas ajouter un bouton pour sortir, mais demander pourquoi la pièce est conçue pour qu’on y reste. Rien n’est encore tranché, et Meta a le droit de se défendre. Mais l’économie de l’attention vient d’entrer dans une phase moins confortable. Les plateformes pourront toujours expliquer qu’elles veulent le bien-être des utilisateurs. Il va désormais falloir le prouver outre les communiqués.
Facebook, Instagram : Bruxelles s'attaque au design "addictif" des réseaux sociaux de Meta
La Commission européenne accuse Facebook et Instagram de rendre accros ses utilisateurs, ouvrant un nouveau front contre l’économie de l’attention.










