Publié le 02/07/2026 14:54

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Jeudi 2 juillet, Siavosh Ghazi, correspondant pour France 24 et RFI en Iran, était l'invité de la matinale de franceinfo. Selon lui, le régime iranien sorti victorieux de ce conflit, après avoir résisté à Israël et aux Etats-Unis, allant même jusqu'à imposer ses conditions de paix. Les négociations finales entre Téhéran et Washington devraient reprendre après les funérailles d'Ali Khamenei.

Ce texte correspond à une partie de la retranscription du reportage ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.Louise Bernard : Vous êtes correspondant de Radio France Internationale et de France 24 en Iran et vous publiez un livre, "Carnets de guerre : 40 jours dans Téhéran sous les bombardements". Où en sont les pourparlers entre l'Iran et les États-Unis ? On a appris il y a quelques minutes que les négociations allaient reprendre après les funérailles du guide suprême Ali Khamenei, c'est ça ?Siavosh Ghazi : En fait, on ne parle pas des mêmes négociations, des mêmes sujets, parce que les Iraniens disent : "On parle de la manière de récupérer les fonds iraniens gelés à cause des sanctions américaines". Et les Américains disent : "Non, on va parler du détroit d'Ormuz". Donc, c'est deux niveaux différents. Et pour l'Iran, ça a été dit encore ce matin par le vice-ministre des Affaires étrangères : la gestion du détroit d'Ormuz, c'est l'Iran qui s'en occupe. Pas question que d'autres pays interviennent, comme les États-Unis, la France ou d'autres. Ils disent que c'est leur affaire et donc qu'ils vont imposer leurs règles. L'essentiel, c'est de récupérer les fonds et on ne discute pas directement avec les Américains, on discute avec le Qatar, parce que le Qatar joue les intermédiaires et a donné son accord pour verser à l'Iran quelque 12 milliards de dollars. Et après on se retournera vers les États-Unis pour les récupérer auprès de Washington. Donc ce ne sont pas des discussions, on n'est pas sur le même niveau de discussion quand on regarde côté iranien ou quand on regarde côté Washington.On le voit régulièrement tout au long de ce conflit, à chaque fois les récits divergent. Il y a eu une session qui s'est achevée hier sans grande annonce.Jean-Mathieu Pernin : La question, maintenant, c'est : qu'est-ce qui se passe après 60 jours ? On sait que pour Donald Trump, il y a eu une tentation de reprendre les combats. Et puis son entourage, qui aurait peut-être plus d'influence que d'habitude, aurait dit : "On va peut-être arrêter à un moment de frapper parce que ça ne sert à rien". En tout cas, ce qui est assez étonnant durant cette guerre, c'est que, pour l'instant, les buts de guerre américains, on a toujours un peu de mal à savoir. Celui des Israéliens, on savait très bien : c'était abattre le régime. Les Américains eux-mêmes se sont efforcés de faire des choses, et après, on n'a pas trop compris avec cette histoire de détroit d'Ormuz, dont on a presque tous découvert l'existence et qui est devenu notre obsession. Est-ce qu'aujourd'hui on peut dire que le pouvoir à Téhéran a découvert à quel point le détroit d'Ormuz pouvait être utile et qu'il s'agit du meilleur moyen de pression de l'Iran sur le reste du monde ?Siavosh Ghazi : Oui, absolument. C'est un cadeau qui a été donné à l'Iran sur un plateau par Donald Trump. Donc pas question de lâcher cette arme essentielle des armes pour l'Iran. D'autant plus que dans ce détroit, il faut savoir qu'il n'y a pas d'eaux internationales. C'est un petit détroit, il y a 36 kilomètres entre la partie omanaise et la partie iranienne. Et la partie la plus importante se trouve dans les eaux iraniennes, la partie la plus profonde. Donc les gros pétroliers, les gros navires doivent passer dans les eaux nationales iraniennes. C'est une arme que l'Iran va utiliser, qu'il a découvert lui-même. Donc pas question de lâcher le morceau, parce que selon les experts occidentaux, américains notamment, ça peut rapporter à l'Iran entre 80 et 120 milliards de dollars par an. C'est-à-dire deux fois ou trois fois les exportations pétrolières. C'est une manne qui tombe du ciel et donc pas question de lâcher.Louise Bernard : C'est un point de crispation évidemment dans ces pourparlers. Vous l'écrivez dans votre livre, vous le racontez longuement, cette guerre est perçue en Iran comme une victoire.Absolument, à la fois par le pouvoir, mais aussi par une grande partie de la population. L'Iran a affronté pendant 40 jours, sans le soutien d'autres puissances internationales, directement la plus grande puissance militaire du monde, les États-Unis. La plus grande puissance nucléaire, militaire et technologique de la région, Israël. L'Iran a résisté, a imposé ses conditions à la fin. Parce que si on regarde le texte qui a été finalement négocié avec les Américains, tout le monde le dit maintenant : tous les points, c'est au bénéfice de l'Iran. Donc ça montre que c'est l'Iran qui a remporté cette guerre, puisque même les Américains ont fait beaucoup de concessions à l'Iran. Maintenant, il faut le traduire encore dans l'accord final. Et c'est ça qui est encore difficile, ce qui explique les accrochages, les frappes qu'on entend. Pour les Iraniens, ce qui est important pour la population, c'est un sentiment de fierté, mais aussi, il faut le rappeler, c'est la première fois depuis 300 ans que l'Iran affronte une puissance mondiale, que ce soit l'ancienne Russie, la puissance britannique ou les Portugais il y a quelques siècles. C'est la première fois que l'Iran affronte une puissance mondiale sans être obligé de céder des territoires, au contraire, en étendant son influence, son contrôle sur le détroit d'Ormuz.Jean-Mathieu Pernin : Pourtant, quand vous parlez de l'Iran, de la population, est-ce que finalement, quand on connaît le régime, la répression du régime, est-ce qu'elle a le choix, la population, que d'être ravie que ce soit le pouvoir qui ait gagné ?C'est un sentiment qu'on parle aux gens dans la rue. Il y a bien sûr des gens qui disent : "Pourquoi Trump n'est pas allé aussi loin ? Il aurait dû donner la direction à Netanyahou, il aurait été jusqu'au bout". Il y a cette partie de la population qui s'exprime toujours de cette manière-là, qui a cette position très hostile au pouvoir actuel. Mais il y a les partisans du pouvoir, et puis, au milieu, il y a tous les Iraniens qui ne veulent que vivre tranquillement, avoir une situation économique correcte, avoir des libertés, comme on le voit. Il y a une évolution extraordinaire depuis la fin de la guerre sur la tenue vestimentaire des femmes.Louise Bernard : Dans votre livre, vous racontez qu'on voit de plus en plus de jeunes femmes dévoilées. Nous, de la France, on entend Parastoo Ahmadi, cette artiste iranienne qui a été condamné à des coups de fouet pour ne pas avoir porté le voile. Donc on a du mal à entendre l'évolution de la société que vous décrivez.Il y a bien évidemment des pendaisons. Selon mon décompte, depuis le 10 mars, lorsque les premières pendaisons ont été annoncées, il y a à peu près 150 à 200 personnes qui ont été prises pour espionnage ou pour action armée au mois de janvier ou pendant la guerre ou pour lien avec des services de renseignements israéliens parce qu'il y a eu des recrutements, on le sait, la situation économique est tellement difficile qu’il suffit d'offrir 5 000 dollars en cryptomonnaie à des Iraniens qui sont revenus, pour envoyer des informations. Il y a ça. Il y a les arrestations de dizaines de milliers de personnes qui ont été arrêtées en janvier, dont on n'a plus de nouvelles aujourd'hui.Vous racontez aussi dans votre livre ceux qui envoient des images pendant le conflit à des médias à l'étranger. On se demande comment vous faites sur place, puisqu'il y a des gens qui sont arrêtés. Vous êtes journaliste, vous avez des autorisations sur place, mais est-ce que vous pouvez vraiment travailler librement ?En situation de guerre, ce n'est pas seulement le cas de l'Iran, c'est le cas en Israël, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, il est interdit d'envoyer des images des sites militaires ou des cibles militaires qui sont touchées. Ce qu'on montre en général, ce sont les zones résidentielles. Et donc, on a dû batailler. Moi-même, personnellement, j'ai dû batailler pour pouvoir aller sur ces zones résidentielles où les infrastructures civiles, par exemple le pont B1, qui a été détruit par une frappe américaine, pour pouvoir montrer ces images.Vous bataillez au quotidien, vous racontez même des arrestations régulières ?Oui, j'ai eu sept arrestations. La dernière, la plus longue, ça a duré quatre heures et demie. Ce sont plutôt des interpellations, pas des arrestations, puisque c'est en bordure d'autoroutes ou de routes, avec, à chaque fois, contrôle du téléphone, la galerie de photos, toutes les applications, Telegram, Instagram, pour voir s'il n'y a pas de lien ou d'envoi d'images à l'étranger, à la fois aux chaînes de télévision d'opposition.Votre parole, elle est libre dans ces conditions-là, parce que c'est un moyen de mettre la pression aussi sur les journalistes. Vous racontez même une scène où on vous met un bandeau sur les yeux pour vous emmener, c'était en 2022. Votre parole, elle est libre aujourd'hui ?Je prends cette liberté. Ça fait partie du travail des journalistes de ne pas accepter les restrictions que tout pouvoir, alors, plus ou moins, ça dépend des pays, veut imposer aux journalistes. Moi, je considère qu'une partie de mon travail, c'est de rapporter les faits et donc de ne pas respecter quand il y a des pressions, de discuter, de dire que moi je fais mon travail. Et je l'ai dit à plusieurs reprises à des gens qui m'interrogeaient et je leur disais : "Si vous ne voulez pas que je fasse mon travail, retirez ma carte de presse et je ferai autre chose". C'est aussi simple que ça.Jean-Mathieu Pernin : Tout à l'heure, vous avez dit que Donald Trump avait offert sur un plateau le détroit d'Ormuz à l'Iran. Est-ce que vous diriez aujourd'hui que l'Iran est gouverné par les plus durs qui n'aient jamais été au pouvoir en Iran ? Est-ce que l'Iran aujourd'hui a un pouvoir encore plus fort qu'avant la guerre, plus dur, plus répressif, notamment avec les Gardiens de la révolution qui ont maintenant toutes les mains sur les leviers du pouvoir ?Je n'ai pas cette analyse. Je sais que c'est beaucoup dit, notamment sur le renforcement des Gardiens de la Révolution. Il faut savoir que les hauts responsables des gardiens de la Révolution ont été éliminés lors des différentes frappes, notamment la première frappe le 1er jour, le 28 février. Le moment important dans les jours qui viennent, c'est l'apparition ou pas de Mojtaba Khamenei, le nouveau guide suprême. Sa présence ou son absence aura donc une signification importante. Selon mes informations, il est en bonne santé, en bon état, c'est lui qui dirige le pouvoir. Ensuite, il y a des nuances à l'intérieur du pouvoir, entre le gouvernement, les Gardiens de la révolution, le président du Parlement. Mais la figure montante du pouvoir actuel, c'est le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, qui est un ancien gardien de la Révolution, mais il est plutôt un conservateur modéré. Ce qui explique cette ouverture sociale dans la société.D'après vous, Mojtaba Khamenei, le fils d'Ali Khamenei, est aujourd'hui en vie, selon vous ?Selon mes informations, il est là.