Le plus français des chefs italiens revient à Paris après sept ans d’absence pour diriger “La Cenerentola”, le fascinant opéra de Rossini, à Garnier. Une première dans la fosse de l’institution parisienne. À voir les 2, 8 et 11 juillet. Enrique Mazzola était à la tête de l’Orchestre national d’Île-de-France (Ondif), entre 2012 et 2019. Photo Léa Crespi Par Sébastien Porte Publié le 02 juillet 2026 à 10h00 Populaire, charismatique, avec son indéfectible sourire collé aux lèvres et ses éternelles lunettes rouges vissées sur le nez, Enrique Mazzola a laissé un vif souvenir aux mélomanes franciliens après son séjour à la tête de l’Orchestre national d’Île-de-France (Ondif), entre 2012 et 2019. Actuellement en poste au Lyric Opera de Chicago, il revient dans la capitale pour diriger à l’Opéra de Paris La Cenerentola de Rossini, mise en scène par Guillaume Gallienne, avant d’autres concerts en septembre et décembre. Rencontre. Que retenez-vous de votre passage à l’Ondif, entre 2012 et 2019 ?Ce fut un chapitre important de mon parcours. Ces sept saisons m’ont appris la valeur de ce qu’est un directeur musical au-delà du chef d’orchestre. À savoir quelqu’un qui insuffle une vision, embrasse un public et ne se contente pas de donner des concerts réussis. Elles m’ont aidé à passer de l’idée de « qui je suis » à celle de « ce que je fais ». À extérioriser ce rôle de centre gravitationnel qu’est celui de chef pour l’offrir à un public sur un territoire. Or l’Ondif, de ce point de vue, accomplit une mission essentielle, presque une « mission impossible », pour reprendre le titre d’un film connu : il voyage tous les jours en région pour jouer dans des acoustiques et devant des auditoires chaque fois différents, des détenus, des patients dans les hôpitaux. Cela prend de l’énergie, c’est stressant. Il y a là quelque chose d’assez unique au regard de tout ce que j’ai pu voir ailleurs dans le monde. Cela m’a rendu très humble dans mon métier de chef. À lire aussi : Enrique Mazzola : “La musique classique est aussi de la musique populaire” Et vous, que diriez-vous que vous avez apporté à l’orchestre ?J’ai travaillé l’unité de l’intention, des attaques, des staccatos, la recherche du bon phrasé. Les dernières années, je me suis concentré sur le son, car on a commencé à sortir des CD : comment trouver une belle sonorité quel que soit le lieu où l’on joue. J’ai aussi introduit un peu d’opéra dans les programmes. C’est quelque chose de très utile pour un orchestre, qui va l’aider à développer des respirations amples. Je trouve qu’il y a un peu d’arrogance de la part du milieu symphonique à considérer que la direction d’opéras serait un exercice facile. Diriger du lyrique ou du symphonique, est-ce là deux métiers différents ?Je trouve qu’il y a un peu d’arrogance de la part du milieu symphonique à considérer que la direction d’opéra serait un exercice facile. Celle-ci est en réalité plus compliquée. Car le chef symphonique ne travaille que dans une seule dimension, alors que le chef lyrique a une approche multidimensionnelle : il doit avoir les yeux et les oreilles partout. Les chefs les plus intéressants sont d’ailleurs ceux qui font les deux. Quand je descends dans la fosse, ce n’est pas pour montrer le tempo d’un Rigoletto ou d’un Aïda mais pour faire une recherche sur la sonorité verdienne, trouver la balance idéale entre tel et tel instrument, entre un tutti et un solo. Pour La Cenerentola (1817), que vous donnez en ce moment au Palais Garnier, quel parti pris d’interprétation avez-vous adopté ?Cet opéra est pour moi le plus fascinant de Rossini, comparé au reste de son répertoire, que je vois plus joyeux, peu sérieux. Il y a dans les parties chantées des intentions très romantiques, des phrases avec des crescendos, une écriture presque beethovénienne. Ma lecture va donc vers un Rossini plus réfléchi, plus lent dans les moments romantiques, j’essaye de creuser les nuances, de trouver des couleurs spéciales pour le chœur. Il faut savoir que ce compositeur avait souvent des pages de Beethoven sur son piano. Il sentait qu’à cette époque il lui aurait fallu prendre le virage du romantisme, mais le changement était trop grand pour lui. C’est pour cela qu’il préférera plus tard abandonner la composition. C’est comme si, en 2026, on demandait à une star du rock de se mettre au rap. Chicago est ma résidence principale, mais Paris est resté ma base, où je me sens chez moi, plus encore qu’en Italie. Quel lien avez-vous gardé avec Paris ?Chicago est ma résidence principale, mais Paris est resté ma base, où je me sens chez moi, plus encore qu’en Italie. J’y ai gardé un pied-à-terre et chaque fois que je reviens en Europe j’y passe quelques jours avant de m’envoler vers ma destination finale. J’en profite pour voir des amis, visiter des musées, aller chez Drouot, qui est devenu pour moi un passage obligé. Il se trouve en effet que je me suis mis à collectionner des œuvres d’art. Il s’agit surtout de dessins et d’aquarelles de la période 1900 à 1950. J’ai du Léger, du Klee, du Masson, du Warhol. Quand je rentre d’une journée de répétition, je les contemple. Cela nourrit en moi une certaine réflexion sur la relation entre peinture et musique. On peut voir par exemple comment Braque et Picasso ont commencé à détruire la forme quand, peu après, les compositeurs ont détruit à leur tour la tonalité pour en faire une sorte de cubisme musical. Vous faites ici vos débuts à l’Opéra de Paris. Qu’est-ce que cela représente de diriger dans cette maison pour la première fois ?En réalité, ce ne sont pas tout à fait mes débuts ! En 1979, à 11 ans, j’étais déjà venu chanter à Garnier dans Wozzeck, d’Alban Berg, dans le cadre d’une tournée de la Scala de Milan, dont je faisais partie, au sein de la maîtrise. À la fin du drame, des enfants accourent autour de Marie et j’étais celui qui chantait sur un cheval de bois. J’avais été auditionné pour ce rôle par Claudio Abbado lui-même : il avait placé une vingtaine d’enfants du chœur en cercle autour de lui, les avait testés tour à tour, et m’avait choisi ! Mais pour répondre à la question sur mes vrais débuts aujourd’hui en tant que chef, si je disais que cette invitation est un grand honneur, ce serait trop peu. Étant considéré comme un spécialiste du bel canto, il était important que je me confronte à un moment aux forces artistiques de l’Opéra de Paris. Après sept ans d’absence en France, cela constitue un magnifique retour. Je veux que le public, en sortant de la salle, se dise : « C’est la meilleure Cenerentola que j’ai entendue de ma vie ! » La Cenerentola, de Gioacchino Rossini. Les 2, 8 et 11 juil., 19h30, 5 juil. à 14h30. Palais Garnier, place de l’Opéra, 9e. Mise en scène : Guillaume Gallienne. Direction musicale : Enrique Mazzola. Livret : Jacopo Ferretti, d’après Cendrillon, de Charles Perrault. 0 892 899 090. 25-220 €. Porgy and Bess, de George Gershwin. Le 11 sept., 19h. Philharmonie de Paris, 221, av. J.-Jaurès, 19e. Avec le Chineke! Orchestra et le Cape Town Opera, version semi-scénique. 01 44 84 44 84. philharmoniedeparis.fr. 13-88 €. Nouvel An à Broadway. Les 30 et 31 déc., 20h. Radio France, 116, av. du Pdt-Kennedy, 16e. Avec l’Orchestre national de France. 19-94 €. Suivi d’une tournée du 4 au 8 janvier 2027 (La Rochelle, Châteauroux, Bourges, Dijon, Vichy).
Enrique Mazzola à l’Opéra de Paris : “Un chef lyrique doit avoir les yeux et les oreilles partout ”
Le plus français des chefs italiens revient à Paris après sept ans d’absence pour diriger “La Cenerentola”, le fascinant opéra de Rossini, à Garnier. Une première dans la fosse de l’institution parisienne. À voir les 2, 8 et 11 juillet.







