Vous ne connaissez pas le mermaiding ? Attention, ça prend de l’ampleur, ou ça va en prendre. Après Miss Mermaid, les petites filles un peu mal dans leur corps pas-comme-il-faut (il y en a), vont vouloir demander une combinaison de sirène à Noël. Et toutes les femmes de 30 balais, échouées sur la mauvaise rive économique et sentimentale (il y en a encore plus) vont vouloir s’en sortir par le mermaiding. Ça vient d’Amérique où, depuis les années 1990, des milliers de femmes enfilent des combinaisons de sirène, souvent dans l’espoir inatteignable de devenir des Miss Mermaid Ohio ou Minnesota. Si vous voulez tout comprendre du phénomène, Netflix diffuse en ce moment une série documentaire en quatre épisodes, MerPeople, qui explique toute cette dinguerie, son commerce fleurissant.Le premier témoignage de son arrivée en France date de 2019, avec le documentaire de Pauline Brunner et Marion Verlé, La Sirène de Fécamp, qui raconte l’histoire, ou suivait l’épopée d’Alexia Colibert dans sa quête de la couronne de Miss Mermaid. Ça commence comme ça : "Je me nomme Alexia, je suis grosse et ronde, donc comme personne veut de ma gueule, autant mettre les pieds sous l’eau et la tête avec."Six ans plus tard, Brunner et Verlé réalisent une adaptation cinéma, logiquement intitulée Miss Mermaid, où c’est Fanny (Aloïse Sauvage) qui se transforme en sirène. Elle enfile sa grosse et caoutchouteuse combinaison en forme de queue de dauphin, qui lui remonte jusqu’aux aisselles, avec les écailles et tout, et vas-y va, elle se jette dans le grand bassin pour apprendre à nager comme une sirène.J’aime quand l’insolite revêt ce caractère insurrectionnel non provocateur (un peu quand même) et intime, à la limite de l’impudeur. Si Fanny a du cran, c’est qu’elle est au bout du rouleau : divorcée, endettée, et un boulot de merde dans une usine de conserverie. Alors pourquoi pas le mermaiding, se dit-elle, et sa collègue en sardinerie, Paupiette (Annie Mercier), à deux doigts de la retraite, la pousse dans ce sens : "Lance-toi, ma fille !"Résister à l'influence de l'Amérique !D’une certaine façon, toutes les fictions sont des adaptations de documentaires, ou devraient l’être : des préfigurations, des brouillons, si on veut, des esquisses, je préfère, en tout cas des matrices chargées de réalités, avant que l’imagination ne s’en mêle et ne s’emmêle dans des circonvolutions à la mords-moi-la-structure-narrative.En comparant le documentaire de Pauline Brunner et Marion Verlé à leur fiction, j’aurais pu faire de la philosophie sur le thème du conflit entre la fiction et la réalité, établir des hiérarchies, vilaine manie à laquelle j’ai renoncé : n’ayant pas retrouvé le docu sur le site de France TV, j’ai dû faire appel à mes souvenirs, ce qui n’est pas mal non plus.Je me suis souvenu de Maximum Bob, la série de fiction d’Alex Gansa (Homeland), diffusée sur Canal Jimmy en 1999, qui évoquait déjà l’existence d’un concours de sirènes dans l’Amérique profonde. L’épisode n° 4, intitulé Queue de poisson, rendait compte d’une réalité qui devait déjà être bien installée. Il aura à son tour inspiré des gamines dans la débine, les femmes atteintes de bovarisme : avec Hollywood, on ne sait jamais si les personnages sont au bord du suicide ou, comme dans la chanson, ils portent des chemises à fleurs parce qu’ils trouvent ça beau et parce que ça leur plaît, oh yeah !Le plus encourageant dans la sortie de notre Miss Mermaid, c’est de découvrir en quoi réside l’adaptation française, comment les réalisatrices ont tordu le cou à leur modèle, résistant à l’influence de l’Amérique. Ça tient essentiellement au personnage de Tintin, interprété par Thomas VDB qui a trouvé l’occasion de plonger le personnage de ses sketchs dans l’eau périlleuse d’une histoire presque vraie. L’humoriste n’est plus assis derrière une table, entouré de ses collègues, lisant son texte comme dans le marc de café. Tintin est un déglingo de première, à bord d’un rafiot de survie à bord duquel il élève des poules et cultive ses radis. Il doit avoir un sacré talent d’acteur pour nous faire croire que ce zadiste, marin en eaux extraterritoriales, va diriger la chorégraphie aquatique de la petite Fanny.Christophe Donner, écrivain