Le bâtiment en question, c’est justement le Scottish Rite Masonic Temple. "Il a été construit pour les francs-maçons dans les années 1960 par l’architecte et artiste américain Millard Sheets. Dans les années 1980, la confrérie a quitté les lieux. Le bâtiment s’est alors dégradé. En 2013, les fondateurs de Guess, Paul et Maurice Marciano, l’ont acheté pour y installer leur gigantesque collection et monter des exposition portée par de grands noms, comme Ai Weiwei et Olafur Eliasson."Pour les frères, l’art a toujours été une passion de premier plan. "Maurice Marciano est un très grand collectionneur. Son objectif est de partager sa collection avec le monde mais aussi sauver ce bâtiment exceptionnel", explique Hanneke Skerath. Pour rénover les 10.000m² de l’ancien temple, ils font appel à l’architecte Kulapat Yantrasast. Après les travaux, la fondation ouvre au grand public en 2017.La Marciano Art Foundation est plus libre qu’un musée. En tant que fondation privée, nous pouvons agir de manière bien plus impulsive.En novembre 2019, le musée ferme ses portes, après une tentative d’employés de se regrouper en syndicat. Quelques expositions et une représentation d’opéra auront bien lieu entre 2021 et 2023, mais la réouverture complète attendra 2024, freinée par les suites de la pandémie de coronavirus. Depuis ce redémarrage et l’arrivée d’Hanneke Skerath, l’institution a repris une place clé au coeur de la scène artistique de Los Angeles. Elle consolide la ville comme haut lieu de l’art contemporain, aux côtés de sites comme le Moca et The Broad.Hanneke Skerath: "Il m’a fallu six mois pour me familiariser avec l’ensemble de la collection. Chaque journée était une véritable exploration."© Jones CrowPop art twistéLa visite démarre dans le foyer, entièrement habillé d’une fresque murale d’Alex Israel. Arbres, cactus, parasols, parcmètres: tout semble réel, au premier regard. Pourtant, tout est peint. L’artiste californien, connu pour son travail autour de la "magie de Los Angeles", signe ici un décor qui trouble l’œil.Direction l’ascenseur pour rejoindre le dernier étage. Hanneke Skerath nous emmène découvrir la collection permanente. "C’est de l’art contemporain, rassemblé par les frères au cours des vingt dernières années. Ils travaillent avec plusieurs conseillers en art, mais c’est surtout Maurice Marciano qui suit son instinct. Il s’intéresse purement au travail d’artistes vivants. Sa fille Olivia siège aussi au conseil d’administration de la fondation et participe aux prises de décisions concernant les achats." Skerath participe aussi à ces acquisitions.La collection compte 1.500 œuvres. "Il m’a fallu six mois pour me familiariser avec l’ensemble de la collection. C’était une période formidable. Chaque jour ressemblait à une exploration", raconte-t-elle.Pièce maîtresse de la Marciano Art Foundation, l’imposante sculpture gonflable «Inflatable Felix» de l’artiste britannique Mark Leckey accapare l’espace.© Michael Anthony HernandezSes responsabilités au quotidien? "Je gère la collection et je conçois les expositions. Comment construire un parcours? Comment faire dialoguer les œuvres?", explique-t-elle. "Ici, une sculpture de Louise Bourgeois (artiste franco-américaine connue pour ses imposantes sculptures d’araignées, NDLR). Juste ici, des pièces plus provocatrices de Paul McCarthy et Mike Kelley. Du "pop art with a dark twist" comme j’aime l’appeler."Sur un mur, un matelas souillé semble encore porter la trace d’une présence. "C’est une œuvre de Kaari Upson", précise-t-elle. L’artiste américaine, décédée en 2021, a marqué le monde de l’art par une œuvre intense, souvent inconfortable, à la frontière de la réalité, de la fantaisie et du traumatisme. Ici, impossible de ne pas penser à l’abus. "Cette œuvre est particulièrement troublante: c’est un matelas d’enfant. On y sent encore une présence, alors même que les corps ont disparu."Le choc est frontal. Et puis, juste après, un sourire revient: une installation monumentale de canettes de Pepsi. "Encore Upson", lance-t-elle, "en référence à sa mère, qui buvait ce soda tous les jours."© Michael Anthony HernandezLibre et impulsiveCe jeu d’échos, cette mise en tension entre les œuvres, est central, insiste-t-elle. "La Marciano Art Foundation est plus libre qu’un musée. En tant que fondation privée, nous pouvons agir de manière bien plus impulsive. Mon objectif, à l’avenir, c’est de mettre encore davantage l’accent sur des expositions radicales."Elle résume sa méthode en quelques mots: mettre les artistes au centre de tout. "Les artistes, je les considère comme notre premier public. Je veux leur montrer d’autres talents. Leur regard compte énormément, leur vision, ce qu’ils en pensent."Dans ces volumes immenses, on avance bouche bée. Une œuvre majeure en appelle une autre. La phrase qui revient le plus souvent au fil de la visite? "Celle-ci aussi est incroyable." Jeff Koons, Sterling Ruby, Christopher Wool, Albert Oehlen: tout cela se découvre sur simple réservation préalable. Fidèle à sa philosophie, la fondation offre un accès entièrement libre à ses expositions.Par son esprit brut et instinctif, la fondation s’affirme comme une alternative résolument «sauvage» aux grandes institutions de Los Angeles, telles que le MOCA et The Broad.© Photo Credit: Heather RasmussenFélix le Chat"Cet "Inflatable Felix" de l’artiste britannique Mark Leckey est, selon moi, l’œuvre pour laquelle le plus de visiteurs font le déplacement." Le personnage de dessin animé "Félix le Chat" devient une sculpture géante, gonflable, qui s’empare de l’espace avec son corps noir haut de plusieurs mètres. "Tout le monde prend une photo en entrant dans cette salle", rit-elle. Difficile de prétendre le contraire: nous aussi, nous dégainons aussitôt notre smartphone.Aux côtés d' Olivia Marciano, elle parcourt le monde à la recherche de l’art contemporain le plus stimulant. "Depuis ma nomination, nous avons déjà acheté vingt nouvelles œuvres. Mais vendre? Jamais", tranche-t-elle. La question nous vient parce que notre regard s’arrête sur une pièce de Barbara Kruger: "I shop, therefore I am.» Un slogan dangereusement familier. Un rapide coup d’œil sur les sites d’enchères de Sotheby’s et Phillips le confirme: les collages de Kruger atteignent aujourd’hui des prix allant jusqu’à 600.000 euros. Hélas, pas vraiment à la portée de toutes les bourses.Les grands noms s’enchaînent: Duane Hanson et ses sculptures hyperréalistes, l’artiste conceptuel chinois et activiste politique Ai Weiwei, ou encore le Dano-Islandais Olafur Eliasson. La visite réserve aussi des découvertes inattendues, comme Corita Kent, une "nonne d’Hollywood" devenue célèbre grâce à ses sérigraphies colorées inspirées du "pop art".© Michael Anthony HernandezCe mélange de jeunes et d’anciens, de peinture, de photographie, de céramique, d’installations petites et monumentales, et même de poésie, transforme la fondation en voyage permanent pour tout amateur d’art. "J’espère que nos visiteurs vivront une expérience plus profonde, faite de frictions et d’émotions contradictoires. Je veux montrer que l’art peut aussi être un peu plus punk." Et c’est le cas. Par moments, tout cela déborde. Les grands espaces ouverts, la scénographie, le soleil californien qui inonde les lieux et la vue sur les palmiers offrent toutefois une respiration. Un calme parfois salutaire, au coeur de "La La Land". Marciano Art FoundationExpositions en coursBruce Conner: "Recording Angel", jusqu’au 30 juin 2026Magdalena Suarez Frimkess: "Ninety-six and Pissed", jusqu’au 18 juillet 2026John Giorno: "No Nostalgia", jusqu’au 18 juillet 2026Expositions à venirTacita Dean: "Film", à partir du 18 septembre 2026Pierre Leguillon
À Los Angeles, la Marciano Art Foundation se réinvente avec la curatrice belge Hanneke Skerath
À Los Angeles, un ancien temple maçonnique abrite l’une des plus remarquables collections d’art moderne et contemporain au monde. Fondée par les frères Marciano, créateurs de Guess, la Marciano Art Foundation se réinvente sous l’impulsion de la curatrice belge Hanneke Skerath. "Je veux montrer que l’art peut être un peu plus punk."







