Le son du battement de cœur de l’économie de l’intelligence artificielle ressemble au grondement sourd et de basse fréquence du climatiseur central d’un voisin, d’un avion qui passe très haut dans le ciel ou du moteur d’un camion qui tourne au ralenti plus loin dans la rue.Et il se ressent comme la pulsation vibrante et rythmée d’un caisson de basses venu d’une fête qui ne finirait jamais.Oui, le nuage a un son. Et, aux États-Unis, certaines personnes qui habitent près des centres de données sont à bout de ressources pour tenter de s’en protéger.Le mois dernier, des résidents de trois petites villes américaines ont intenté des poursuites contre des centres de données précisément en raison du bruit.Les États-Unis comptent plus de 3000 centres de données en activité, et plus de 1500 autres sont en construction, selon une analyse du Pew Research Center. Depuis des décennies, ces installations constituent l’épine dorsale de l’économie de l’information, tout en fonctionnant largement en arrière-plan de la vie quotidienne.
Les exigences de l’intelligence artificielle, qui requiert beaucoup plus de puissance de calcul et d’infrastructures de refroidissement, ont entraîné une vague de construction de centres de données.Aujourd’hui, près de 40 % des ménages se trouvent à moins de huit kilomètres d’au moins un centre de données en activité, selon le Pew Research Center, et ces installations se rapprochent de plus en plus des zones habitées.Le bourdonnement des systèmes de refroidissement, le grondement des génératrices et le vrombissement des ventilateurs peuvent être entendus — et ressentis — à des centaines de mètres, voire jusqu’à un kilomètre, de distance.« Leur empreinte acoustique est d’un ordre de grandeur complètement différent », affirme Les Blomberg, directeur général de l’organisme sans but lucratif Noise Pollution Clearinghouse.Une partie de ce bruit relève des infrasons, des ondes sonores de très basse fréquence situées sous le seuil de l’audition humaine.Plutôt que d’entendre ces fréquences extrêmement basses, les gens les ressentent physiquement sous forme de fluctuations de pression, un peu comme la vibration profonde d’une grosse caisse qui vous traverse le corps pendant un concert, explique Scott Hamilton, membre de l’Acoustical Society of America et consultant pour des projets de centres de données.Les méthodes traditionnelles de mesure du bruit, tout comme les solutions destinées à l’atténuer, peuvent ainsi se révéler inadéquates devant les besoins actuels.Des résidents vivant près de sources d’infrasons disent souvent souffrir d’un manque chronique de sommeil et d’insomnie, de maux de tête, de pression dans l’oreille interne et d’anxiété.Bien souvent, la justice américaine ne leur est d’aucun secours.Enchevêtrement de règlementsLa pollution sonore est encadrée à l’échelle locale par un enchevêtrement de règlements de zonage, rédigés à l’origine pour les fêtes de quartier bruyantes, les chiens qui aboient ou les chantiers de construction — pas pour le bourdonnement industriel produit jour et nuit par un centre de données.Aucun recours n’existe non plus à l’échelle fédérale, puisque le gouvernement Reagan a cessé de financer le Bureau de réduction et du contrôle du bruit de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) au début des années 1980.Des règlements existent, mais « il n’y a plus personne à l’EPA pour les faire appliquer », dit Richard Neitzel, professeur de sciences de la santé environnementale à l’Université du Michigan.« On a présenté cette agence comme un exemple d’ingérence réglementaire excessive, du genre : de quel droit le gouvernement viendrait-il me dire à quel volume sonore peut fonctionner ma tondeuse ? » ajoute-t-il.Les résidents tentent maintenant de combler ce vide réglementaire.Les trois poursuites intentées soutiennent que, même si les centres de données respectent souvent les exigences de base du zonage, le bourdonnement constant et les vibrations entraînent une importante dépréciation de la valeur des propriétés et privent les propriétaires voisins de la jouissance paisible de leur domicile.Les plaignants réclament des compensations pour les dommages subis et veulent forcer les entreprises à renforcer leurs protections contre le bruit.À Vineland, au New Jersey, un groupe de propriétaires a intenté une poursuite devant un tribunal fédéral, notamment par crainte d’une hausse du bruit à venir.« On entend constamment le bruit de la machinerie en marche, surtout la nuit, quand on essaie de dormir », a déclaré Stefanie Bartiromo, une résidente du secteur, au sujet des trois salles de serveurs déjà en activité, selon la poursuite. « On dirait un hélicoptère qui ne bouge jamais et, par moments, un poids lourd dont le moteur tourne sans arrêt. »La poursuite vise DataOne USA, qui agrandit son site de Vineland. Une fois les travaux terminés, DataOne disposera d’un complexe de 2,6 millions de pieds carrés (24,15 hectares) nécessitant 300 mégawatts d’électricité, soit assez pour alimenter une ville de taille moyenne.DataOne affirme avoir déjà pris des mesures pour réduire le bruit et assure qu’elle continuera de le faire lorsque l’agrandissement sera achevé.« Nous demeurons déterminés à maintenir un dialogue constructif et à être, à long terme, un membre utile et responsable de la communauté », a indiqué un porte-parole dans une déclaration.L’entreprise affirme vouloir créer des emplois et stimuler l’économie locale. Les autres entreprises poursuivies pour nuisance sonore mettent elles aussi en avant l’argument économique des centres de données, installés sur d’anciens sites industriels à Dowagiac, au Michigan, et à Lowell, au Massachusetts.À Dowagiac, des résidents se plaignaient d’un centre de données de 30 mégawatts installé dans un bâtiment qui avait surtout servi à entreposer des bateaux et des véhicules récréatifs.Le propriétaire du centre, Alliance Cloud Services, a récemment acheté 50 acres supplémentaires de terrain boisé, comme il prévoit porter sa capacité d’utilisation d’électricité de 30 à 300 mégawatts. Une partie de ces terrains servirait de zone tampon naturelle, selon l’entreprise.Pour lutter contre le bruit, l’industrie se tourne vers le refroidissement liquide. Plutôt que d’utiliser de bruyants ventilateurs pour pousser l’air, les serveurs sont immergés dans des fluides spéciaux non conducteurs ou équipés de « plaques froides » refroidies par liquide, installées sur les processeurs qui dégagent de la chaleur.Cette technologie peut réduire de plus de 50 % le bruit d’un centre de données, mais elle coûte beaucoup plus cher à installer.Dowagiac, une ville de 5700 habitants, disposait, comme bien des municipalités, d’un règlement général sur le bruit. Elle a toutefois récemment établi des limites en décibels pour le bruit ambiant dans les zones résidentielles, commerciales et industrielles.Limites de décibelsLa plupart des municipalités fixent leurs normes au moyen de l’échelle de décibels pondérée A, conçue pour imiter l’audition humaine dans un environnement calme et qui réduit fortement, voire ignore, les sons de basse fréquence émis par les centres de données, selon des experts.À l’inverse, l’échelle pondérée C vise à capter les bruits de basse fréquence.Cette distinction est particulièrement importante lorsqu’il s’agit de mesurer le bruit des centres de données, dominé par le grondement grave de gigantesques ventilateurs et équipements de refroidissement, souligne M. Neitzel.Par conséquent, affirme M. Blomberg, une source de bruit qui s’impose clairement à l’oreille d’une personne peut ne pas être considérée comme problématique par un sonomètre standard.Le p.-d.g. de Hyperscale Data, la société mère d’Alliance, soutient que les activités de l’entreprise respectent les limites de décibels autorisées par la Ville et que celle-ci utilisera des systèmes conçus pour réduire au minimum la consommation d’énergie.Le dirigeant, William B. Horne, a dit qu’il assisterait à une réunion du conseil municipal pour rencontrer les résidents et a insisté sur son engagement à être un partenaire digne de confiance.« Nous offririons d’acheter ces propriétés à leur valeur marchande et de verser une aide pour couvrir une partie des frais de déménagement », a-t-il dit au sujet des résidents qui vivent à proximité immédiate du centre de données.Le cœur du problème, selon M. Neitzel, est qu’avec de nombreuses sources traditionnelles de bruit dans les collectivités — comme les aéroports et les autoroutes —, les niveaux sonores tendent à s’atténuer ou à diminuer la nuit.Mais ce n’est pas le cas des centres de données.À Lowell, Diana Streete affirme que le bruit « nuit régulièrement à la capacité de [sa] famille de dormir, de se reposer, de se détendre et de profiter confortablement de [la] maison ».« Les chambres de mes enfants donnent sur l’entrée, où passent les camions et où se déroulent les activités de l’installation, ce qui rend le bruit particulièrement perturbant », dit-elle.Lowell, une ville de 115 000 habitants, a été fondée au XIXe siècle comme ville textile, mais ses usines ont fermé au début du XXe siècle. Le site du centre de données actuel a déjà accueilli la Lowell Bleachery and Dye Works, puis, pendant six décennies, l’usine Prince Spaghetti.Le centre de données de 3,25 hectares jouxte des maisons et des installations récréatives, dont un parc et un terrain de baseball.Son propriétaire, Markley, affirme que le complexe soutient l’infrastructure numérique d’organismes de sécurité publique, d’universités, d’hôpitaux locaux et d’autres institutions régionales.Il s’agit d’un centre de données de colocation, une installation partagée où plusieurs entreprises louent des locaux pour héberger leur équipement informatique. Ce modèle se distingue des centres de données à très grande échelle, construits pour répondre aux besoins de grandes entreprises technologiques mondiales.Un porte-parole de Markley a indiqué que les génératrices étaient testées chaque semaine et que le niveau sonore respectait les limites établies.M. Hamilton souligne que le spectre sonore est vaste, tout comme l’est la manière dont les gens perçoivent ces sons. Les normes existantes, dit-il, sont établies pour une personne moyenne.« Mais lorsqu’on travaille assez longtemps dans ce domaine, on finit par croiser, ou par rencontrer, des personnes ultrasensibles, dit M. Hamilton. Ces gens ressentent réellement des sons, des vibrations et une intensité que la personne moyenne balaie en disant : “Ce n’est pas un problème. Je ne vois pas de quoi vous parlez.” Et eux en sont tourmentés. »Cet article a été traduit par la rédaction du Devoir à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle après avoir d’abord été publié en anglais dans le New York Times.














