LA PLAYLIST D’ENFANCE – La découverte merveilleuse d’Elvis Presley adolescent, l’achat de son premier violoncelle à Barcelone, l’apprentissage de la viole en autodidacte… Le chef d’orchestre et gambiste catalan nous raconte son éveil musical. Jordi Savall en 2022. Par Valentine Duteil Publié le 28 juin 2026 à 16h30 Avant de se consacrer au violoncelle puis à la viole de gambe, Jordi Savall a fait ses premières armes dans le chœur d’enfants de son école religieuse. Il revient sur les événements musicaux qui l’ont conduit à redécouvrir et à faire connaître un vaste répertoire de musique ancienne longtemps resté dans l’ombre. Où avez-vous passé votre enfance et dans quel milieu ?Je suis né le 1er août 1941, deux ans après la fin de la guerre civile espagnole. Mon père, républicain convaincu et originaire de Valence, avait trouvé refuge à Igualada, une ville de la région de Barcelone. Mes premières années ont été heureuses. Mes parents vivaient une période sereine, et ma mère m’entourait d’une immense tendresse. Tout a basculé lorsque j’avais 4 ans. À la suite d’un problème familial, ma mère a sombré dans une grave dépression. Mes parents m’ont alors confié à une famille amie qui m’a accueilli avec beaucoup de bienveillance, mais sans véritable lien affectif. Très tôt, j’ai dû apprendre à me débrouiller seul. À 5 ans déjà, je devais aller seul à l’école maternelle qui se trouvait à quelques minutes à pied. Mon père nourrissait une opposition farouche au régime franquiste. Chaque jour, il écoutait la BBC dans l’espoir d’entendre que les Alliés viendraient un jour libérer l’Espagne. Il possédait un sens aigu de la justice et une générosité remarquable. Il était secrétaire de juge et j’ai découvert qu’il n’hésitait pas à arranger discrètement certains dossiers lorsqu’il pouvait venir en aide à des personnes en difficulté. La guerre demeurait présente dans toutes les mémoires, et l’identité catalane faisait l’objet d’une négation permanente. À ma naissance, mes parents avaient voulu me donner le prénom Jordi, mais le régime l’interdisait. Sur mon acte de baptême, on a inscrit « Jorge ». Trente-six ans plus tard, j’ai enfin pu faire rectifier mon état civil pour retrouver mon véritable prénom. À 7 ans, mon père m’a inscrit dans une école privée religieuse parce que, selon lui, des partisans fervents du régime franquiste s’infiltraient parfois dans l’enseignement public. La plupart des élèves appartenaient à des familles aisées de Barcelone, tandis que mon père gagnait modestement sa vie. Les prêtres et certains enseignants me rappelaient constamment cette différence sociale. Ces années ont forgé chez moi une conscience précoce de l’injustice. Vos parents écoutaient-ils de la musique ?Dans les années 1940, le tourne-disque existait déjà depuis quelque temps, mais mes parents n’avaient pas les ressources nécessaires pour s’en offrir un. Nous possédions seulement un petit poste de radio FM. Pendant les quatre premières années de ma vie, ma mère chantait sans arrêt. Des chansons populaires, des berceuses, des airs qu’elle connaissait par cœur. Avec le recul, je mesure à quel point son rapport naturel à la musique m’a influencé. Grâce à elle, je peux dire que le chant est ma langue maternelle. Mon père, lui, était passionné de flamenco. Il aimait profondément la musique et, surtout, il fut le seul à soutenir mon désir de devenir musicien. À cette époque, tout le monde me disait qu’il n’y avait pas d’avenir possible dans la musique, l’arrivée massive de la musique enregistrée avait bouleversé le métier. De nombreux musiciens qui jouaient autrefois dans les cinémas, les casinos ou les salles de spectacle avaient perdu leur travail. Choisir la musique paraissait donc peu raisonnable. Dans mon école, le chef de chœur m’a fait découvrir Johann Sebastian Bach, George Gershwin, Maurice Ravel ou Modeste Moussorgski. Jordi Savall à 14 ans : « Je me suis senti immédiatement à l’aise avec le violoncelle. La main gauche trouvait sa place sur le manche, l’archet suivait naturellement. » Collection personnelle de l’artiste Quelle est la chanson préférée de votre enfance ?S’il fallait en choisir une, je citerais sans hésiter la chanson traditionnelle catalane Le Testament d’Amélie. La musique, d’une beauté mélancolique et bouleversante, contraste avec son histoire cruelle : une jeune femme y rédige son testament avant de mourir de chagrin, après avoir découvert la liaison de sa mère avec son mari. Lorsque je l’écoutais enfant, je ne comprenais absolument pas le sens des paroles… À l’âge de 12 ou 13 ans, j’ai découvert Elvis Presley à la radio. À cet âge-là, je portais déjà en moi une forme de révolte. J’avais grandi dans une société que je percevais comme profondément injuste. La musique d’Elvis ouvrait une fenêtre sur un autre monde. Elle incarnait une liberté que je ne trouvais nulle part ailleurs. Je serais incapable de citer une chanson en particulier. Ce qui me fascinait, c’était sa manière de chanter, son sens du rythme, la puissance de sa voix et son énergie. Quel est le premier concert auquel vous avez assisté ?Dans la Catalogne de mon enfance, il y avait de nombreux bals de village animés par des orchestres populaires, la cobla, qui jouaient la danse de la sardane. Les musiciens arrivaient avec leurs violons, leurs hautbois, leurs flûtes, et tout le village se retrouvait autour de la danse. Adolescents, nous attendions ces bals avec impatience car ils nous permettaient d’inviter les filles à danser ! Mais l’expérience qui a véritablement changé ma vie est arrivée quand j’avais 13 ans. J’étudiais la musique au conservatoire lorsqu’un jour j’ai assisté à une répétition du Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart, interprété par le chœur Schola Cantorum de la ville, accompagné d’un quatuor de cordes, sous la direction de Joan Just, mon professeur de composition. Je me suis assis au fond de la salle et je suis resté là pendant près de deux heures. Je n’avais jamais éprouvé une émotion aussi forte. À mesure que la musique avançait, les larmes montaient sans que je puisse les retenir. Jamais une œuvre ne m’avait touché avec une telle intensité. En quittant la salle, une pensée s’est imposée à moi avec une évidence absolue : si la musique possédait un tel pouvoir, alors je voulais devenir musicien. J’ai appris la musique de manière très naturelle, un peu comme on apprend à parler. D’abord par l’écoute et le chant, puis en découvrant les notes, le solfège, la polyphonie… Avez-vous appris la musique étant enfant ?Le premier jour dans mon école religieuse, nous sommes allés à la messe. J’avais 7 ans. Un petit chœur d’enfants chantait et cela m’a tout de suite attiré. Dès le lendemain, je suis allé voir le chef de chœur pour lui demander si je pouvais en faire partie. Il m’a fait passer une audition et m’a accepté. Pendant six ans, j’ai chanté tous les jours. J’ai appris la musique de manière très naturelle, un peu comme on apprend à parler. D’abord par l’écoute et le chant, puis en découvrant les notes, le solfège, la polyphonie, le contrepoint et les bases de la composition. Vers 12 ans, ma voix a changé, j’ai mué et j’ai eu envie de jouer d’un instrument. J’ai essayé un peu la guitare, les percussions me fascinaient. Avec des copains, nous tentions de reproduire les chansons d’Elvis Presley, sans grand succès. Puis il y a eu le choc du Requiem de Mozart. Après l’avoir entendu, j’ai donc décidé que je voulais devenir musicien. Sans en parler à mes parents, j’ai travaillé, économisé de l’argent et je suis allé à Barcelone acheter un violoncelle d’occasion. J’avais 14 ans. Je me suis senti immédiatement à l’aise avec l’instrument. La main gauche trouvait sa place sur le manche, l’archet suivait naturellement. À partir de là, rien ne me rendait plus heureux que de travailler la musique. J’ai acheté des partitions un peu au hasard dans une boutique de musique des Ramblas, à Barcelone : des sonates de Johann Sebastian Bach, les Folies d’Espagne de Marin Marais, que des pièces écrites pour la viole de gambe. Pendant trois mois, j’ai déchiffré tout seul les parties les plus simples. À lire aussi : Alexandra Cravero : “Petite, j’écoutais en boucle Michael Jackson” Dix ans plus tard, en 1965, j’avais 23 ans, un ensemble de musique ancienne de Barcelone, qui préparait un enregistrement avec Victoria de los Ángeles, cherchait un violiste. On leur avait parlé d’un jeune violoncelliste qui jouait très bien Bach. Une semaine avant, un professeur rencontré lors d’un stage m’encourageait à m’intéresser à la viole… Les musiciens m’ont finalement offert une viole sur laquelle j’ai travaillé en autodidacte pendant trois ans. Durant l’été de 1966, j’ai passé une semaine à étudier à la Bibliothèque nationale de Paris, où j’ai découvert des trésors oubliés : des œuvres de François Couperin, de Marin Marais, de Monsieur de Sainte-Colombe ou encore d’Antoine Forqueray. J’ai commandé et acheté les manuscrits sur microfilm, puis un projecteur pour les étudier chez moi. Quand j’ai eu un peu d’argent, j’en ai fait des copies photo. Lorsque je suis arrivé à la Schola Cantorum de Bâle en janvier 1968, j’ai demandé à mon professeur s’il était d’accord pour m’apprendre à jouer comme Marin Marais. Il a accepté le défi ! Vous souvenez-vous de votre première composition ?Adolescent, j’aimais beaucoup travailler la polyphonie. Quand j’ai passé le concours d’entrée à la Schola Cantorum de Bâle, j’ai dû composer plusieurs pièces, dont un motet à cinq voix. Par la suite, j’ai aussi composé pour le cinéma. J’ai notamment écrit une partie de la musique de Jeanne la Pucelle, de Jacques Rivette. Dans Tous les matins du monde, d’Alain Corneau, j’ai improvisé sur une Fantaisie de Sainte-Colombe qu’il joue, dans une scène du film, pour accompagner la mort de son ami ! Enfants Musique La playlist d'enfance Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
Le chef Jordi Savall : “À 13 ans, j’ai assisté à une répétition du ‘Requiem’ de Mozart, ça a changé ma vie”
LA PLAYLIST D’ENFANCE – La découverte merveilleuse d’Elvis Presley adolescent, l’achat de son premier violoncelle à Barcelone, l’apprentissage de la viole en autodidacte… Le chef d’orchestre et gambiste catalan nous raconte son éveil musical.









