Au festival Rio Loco de Toulouse, la musique métissée et caribéenne du bondissant Blaiz Fayah triomphe sur scéne. Blaiz Fayah au festival Rio Loco à Toulouse. Maël Chery Par Anne Berthod Publié le 14 juin 2026 à 10h49 Mis à jour le 14 juin 2026 à 11h03 Heureux qui comme une île, a fait un beau voyage. Cuba, Haïti, La Réunion, Mayotte, l’Angleterre... Depuis mercredi, elles sont présentes en nombre lors de l’édition Insulae du festival toulousain Rio Loco, venues des quatre coins des Océans, pour dérouler un tapis de musiques dansantes et créolisées, souvent très actuelles. L’occasion de découvrir des propositions singulières, comme l’extravagante néo-folk nippone du groupe berlinois Mitsune, jeudi soir. Mais aussi de s’enjailler sur des vibrations urbaines plus familières. Impossible, en effet, de dérouler une thématique insulaire un minimum exhaustive sans y intégrer du shatta. Vendredi, ce dancehall à la sauce martiniquaise né dans les ghettos de Fort-de-France, version torride et addictive de son cousin jamaïcain, était roi sur la Prairie des filtres. Avec le bondissant Blaiz Fayah, cette dernière a même pris des allures de trampoline géant. Il y a deux ans à peine, ce performer parisien à la trentaine avancée n’était connu en France que dans le circuit underground des clubs de dancehall, ce malgré des hits à foison et plusieurs tournées à l’international. Il aura fallu une collaboration avec Maureen, la bad queen française du shatta, en 2024, pour que le grand public l’identifie enfin comme un égal. « Quand j’ai sorti Money Pull Up, même mon label n’y croyait pas, nous dit-il aujourd’hui, amusé : trop dancehall, trop vintage pour du shatta. Le titre a été choisi pour un dance challenge sur Tik Tok et il est devenu une trend mondiale, puis la bande son d’un jeu vidéo... il est même passé sur CNN ! » Depuis ce « banger », comme on appelle les morceaux à succès qui mettent tout le monde d’accord, double disque de diamant (1 million d’exemplaires vendus), Blaiz Fayah a rempli une Cigale, un Olympia et prépare un Zénith en 2027. Pourquoi cette reconnaissance française si tardive ? « Le fait que je chante en anglais a sans doute freiné un peu ma carrière : avec l’essor du rap, il est désormais plus facile de percer quand on chante en français, avance-t-il. Avant de concéder : “J’ai aussi une culture de producteur : pendant longtemps, j’ai préféré rester un peu caché. » Cet amour du studio, il la doit à son père, le saxophoniste Bruno Ribeira, saxophoniste qui accompagna longtemps le groupe Kassav ainsi que des artistes comme Johnny Hallyday ou Michel Sardou. Entre les sessions de travail précoces dans le studio paternel de Clichy-La-Garenne (95) et les vacances en Martinique, où ce dernier l’emmenait avec lui au studio Debs, avec les leaders de Kassav, entre les nouveaux amis et leurs fêtes de famille, le jeune Antony Ribeira, de son vrai nom, tombe très jeune dans la marmite de la musique antillaise. Du zouk au dancehall, il n’y a que quelques déhanchés, que l’adolescent geek transpose dans ses propres compositions avant d’aller les roder dans les sound-systems franciliens. « Tenir un micro, être prêt à me le faire arracher parce que je n’étais pas bon, m’a donné une certaine crédibilité. Le problème, c’est que je n’aimais pas ma voix en français. » Son départ pour Londres, à 18 ans, va tout changer. La nuit, l’édudiant en son y travaille dans un night-club, où il affûte ses oreilles aux sons caribéens du moment, le jour, il planche sur ses riddims (séquence musicale qui fonde une chanson en Jamaïque) à l’école. « Je me suis enregistré en anglais et j’ai redécouvert ma voix : enfin, ça sonnait ! » Le shatta, avec ses mélodies ralenties, ses percussions cogneuses, ses « kicks » de basse lourds, l’attrape : « ça ne s’explique pas, ca me faisait frissonner ». Instinctivement, il commence à intégrer des mots de patois anglo-jamaïcain dans ses textes, « pas pour faire le Jamaïcain, mais parce que dire « gyal » au lieu de « girl », ça va avec le style, c’est musical ». Pas question, par exemple, de surfer sur les thématiques sociales des Kingstoniens qu’il ne pourrait pas « assumer », dit-il. Il préfère s’en tenir aux histoires de dragues et de fête, dans l’esprit de divertissement typique du dancehall. Les beatmakers martiniquais qui le contactent pour remixer ses sons balancés sur Soundclound n’en sont pas moins étonnés de l’entendre parler français. « Encore aujourd’hui, certains pensent que je suis jamaïcain. » En 2018, son titre Call the Police, remixé par les Hollandais Tribal Kush, cartonne en Colombie, tandis que Best Gyal (« meilleure fille », en patois jamaïcain), produit par le Martiniquais DJ Glad, explose au Costa Rica. Il y donne son premier véritable concert, en 2019. Il ne s’explique toujours pas ce coup de foudre, mais garde avec le public sud-américain Ades liens privilégiés. Quatre albums, dans lesquels il brasse shatta, dancehall, kompa et moombahton, et une floppée de singles plus tard, il reste également fidèle à ses collaborateurs hollandais et, plus encore, aux beatmakers martiniquais. « Depuis nos premiers échanges sur MSN, DJ Glad, Mafio House et Gyzmo sont devenus des potes. C’est quand même plus sympa de partager le succès avec eux. » Au point que quand on évoque avec lui la question de l’appropriation culturelle, il ne se sent guère concerné : « Je défends l’idée que le shatta doit rester antillais, justement pour éviter ce qui s’est passé avec le zouk, quand les acteurs locaux en ont vu d’autres s’emparer de leur musique, alors qu’eux-mêmes n’arrivaient pas à en vivre. » Ses deux danseuses, guadeloupéennes, sont pour beaucoup dans la redoutable efficacité de ses shows : affublées de shortys rouges de super women et d’épaulettes à la Goldorak, elles twerkent (« ça ne se dit plus !, se moque Blaiz Fayah, on dit « back it up » aujourd’hui ! ») énergiquement, sans verser toutefois dans les cambrures de fessiers outrancières si courantes dans les clips de shatta. Lui-même ne s’économise pas, enchaîne les battles avec son choriste et les acrobaties vocales, passant avec aisance des graves les plus rauques aux aigus de fausset. C’est propre, carré, imparable. Dans la foulée de son concert toulousain, le trio réunionnais PLL enchaîne un peu plus loin sur un set autrement explosif : il est toujours question de shatta, mais cette fois, le son est plus sale, l’énergie est plus brute. « Maya, Maya l’abeille / Elle vient avec ses copines chercher le miel... », s’époumonne le public sur le refrain lascif de son tube culte. De l’Île-de-France à l’Océan indien, le shatta martiniquais prend la vague et roule sa bosse, l’hédonisme cathartique des insulaires demeure. Musique Musiques du monde Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus
Blaiz Fayah enflamme le festival Rio Loco à Toulouse
Au festival Rio Loco de Toulouse, la musique métissée et caribéenne du bondissant Blaiz Fayah triomphe sur scéne.













