Bong Joon-ho, Park Chan-wook… Alors que les cinéastes sud-coréens reconnus s’imposent à l’internationale, les plus jeunes naviguent difficilement entre économie tendue et course à la rentabilité. Résultat : aucun nouveau nom ne s’impose clairement. « Colony », de Sang-Ho Yeon, fait un bon démarrage en salles. Wow Point/Smilegate/Midnight Studio Par Celio Fioretti Publié le 07 juin 2026 à 13h00 Découverts en Séance de minuit au Festival de Cannes, les zombies de Yeon Sang-ho, au taquet dans Colony, se sont taillé un joli démarrage en salles. Une bonne nouvelle pour le cinéma sud-coréen, dont l’un des plus éminents représentants, Park Chan-wook, présidait justement le jury de la 79ᵉ édition. Le réalisateur de 62 ans, auteur des inoubliables Old Boy (2004), Mademoiselle (2016) et Decision to Leave (2022) compte en effet parmi les grands noms du septième art coréen, avec Bong Joon-ho (Parasite), Lee Chang-dong (Burning) ou encore l’ultra prolifique Hong Sang-soo (La Caméra de Claire) — sans oublier Na Hong-jin, bien sûr, dont le monstrueux Hope a réveillé la Croisette, en compétition officielle, en attendant (impatiemment) sa sortie, le 4 novembre. Des noms aujourd’hui bien connus du public et qui reviennent si souvent que, près de trente ans après leurs débuts à tous, on se demande parfois qui pourra leur succéder. De fait, à en juger par la décennie écoulée, aucune nouvelle figure ne s’impose clairement, symptôme d’un malaise plus profond dans une industrie morose — l’an dernier, au pays du Matin calme, les salles ont enregistré 123 millions d’entrées, soit à peu près la moitié des 226 millions de 2019. Fini, l’âge d’or. Dans un contexte économique plus tendu, marqué par une augmentation des coûts et l’après-coup de la pandémie de coronavirus, les studios font désormais le choix de la rigueur, admet-on au sein du plus grand d’entre eux, CJ ENM. Les producteurs majeurs, moins prompts à innover, limitent les risques en misant sur des ressorties de films, des remakes ou des franchises à succès. Des financements difficiles à obtenir Un changement de paradigme qui « tient aussi à l’influence du néolibéralisme : tout doit être rentable », déplore Yoon Ga-eun. À 44 ans, l’autrice de The World of Love, sorti en France le 6 mai, est l’une des rares cinéastes indépendantes à connaître un écho à la fois critique et populaire. « À la génération précédente, le cinéma était davantage reconnu comme un art. Cela a permis l’émergence de réalisateurs tels que Bong Joon-ho ou Park Chan-wook, avec des œuvres très novatrices, avance-t-elle. Le problème, aujourd’hui, c’est que les aspects bruts, imparfaits, qui pourraient nourrir des films, sont coupés en amont par l’industrie. On ne fait plus assez confiance aux cinéastes. On craint les histoires inédites, car non identifiées. » Yoon Ga-Eun, réalisatrice de « The World Of Love », déplore la place de l’industrie dans le cinéma sud-coréen. Barunsone/Semosi et Vol Media Production Le mégastudio CJ ENM, qui règne en maître sur l’industrie aux côtés de Lotte Entertainment et de Showbox, défend toutefois son intérêt persistant pour les jeunes talents : « Nous avons toujours été totalement ouverts aux nouveaux réalisateurs à travers nos programmes dédiés. Nous continuerons à les accompagner jusqu’à ce qu’ils deviennent des icônes mondiales, comme nous l’avons fait avec Park Chan-wook à ses débuts. » Sauf qu’actuellement les financements s’avèrent difficiles à obtenir auprès de ces mastodontes. Même le vétéran Lee Chang-dong a dû se tourner vers Netflix pour monter son prochain film, Possible Love. « Et lorsqu’on reçoit un financement des studios, c’est minime, pointe Yoon Ga-eun, passée par l’un des circuits jeunes talents de CJ ENM. J’imaginais décrocher ne serait-ce que 150 000 euros, je n’ai même pas eu 30 000 euros, donc j’ai dû travailler, et je travaille encore, en partie avec des fonds publics. » Soit des aides de l’État dispensées par le Kofic, sorte de CNC local, qui restent dérisoires : à peine 45 millions d’euros par an pour l’ensemble des films sud-coréens. Dépourvue d’investissement public suffisant, l’industrie dépend logiquement des mégastudios, lesquels ne sont jamais eux-mêmes que des branches de gros conglomérats industriels et gèrent à la fois la production, la distribution et les salles. Le trio CJ ENM, Lotte Entertainment et Showbox représente ainsi 95 % des écrans du pays et environ 70 % des revenus du box-office. Ces firmes aux multiples subdivisions salarient des réalisateurs censés délivrer des contenus profitables, « à la manière d’un label de musique », confie une employée de CJ ENM. En Corée, un long métrage doit s’imposer en salles immédiatement, sinon il disparaît en une ou deux semaines. Yoon Ga-eun, cinéaste Pour Antoine Coppola, professeur de cinéma à l’université Sungkyunkwan à Séoul, la nature même de ces entreprises freine leur créativité : « Le septième art n’est pas le cœur de leurs activités, qui vont de l’agroalimentaire à la pharmaceutique, donc la priorité de leurs branches cinéma consiste surtout à éviter les pertes avec une stratégie du blockbuster. » Difficile pour des « petits » auteurs d’exister dans ce système. Les producteurs et distributeurs indépendants restent peu nombreux, tout comme les festivals. « Comme au Japon dans les années 1990, la scène indépendante, déconsidérée, doit se débrouiller par elle-même, en distribuant à petite échelle ou sur YouTube », observe Antoine Coppola. Si la Corée du Sud consomme majoritairement des productions locales, les salles d’art et essais, pourtant plébiscitées par une partie du public, sont rares — à peine une dizaine dans la capitale, Séoul — et diffusent surtout des films étrangers. « En Corée, un long métrage doit s’imposer en salles immédiatement, sinon il disparaît en une ou deux semaines. Cela crée une pression énorme, y compris pour les films commerciaux, soulève Yoon Ga-eun. Il faut repenser l’exploitation : tous les films n’ont pas le même rythme, ni les mêmes besoins, et certains devraient pouvoir rester longtemps à l’affiche, avec un public limité. » Newsletter Cinéma Tous les mercredis, les recommandations des dernières sorties et l'essentiel de l'actualité cinéma. Les mégastudios, eux, préfèrent plancher sur le futur. Le 30 avril, CJ ENM a dévoilé The House, son premier moyen métrage réalisé avec l’IA de Google Gemini et mis en ligne dès le lendemain sur sa plateforme de streaming Tving. « Nous voulons jouer un rôle moteur dans cette transition vers l’ère de l’intelligence artificielle. Ce projet a coûté moins de 300 000 euros, soit cinq à sept fois moins qu’avec des méthodes traditionnelles. À l’avenir, il n’y aura plus vraiment de distinction entre films classiques et films IA », avance Jeong Chang-ik, directeur du studio IA de CJ ENM. De quoi refroidir les étudiants et aspirants réalisateurs. Yoon Ga-eun, qui enseigne également à l’université Soongsil, à Séoul, confirme : « Mes élèves, ayant intégré les contraintes de l’industrie, adoptent parfois une approche encore plus conservatrice : ils pensent directement en termes de marché plutôt qu’en termes de création… Mais je me dis que ce n’est qu’une phase et que nous saurons nous réveiller. » Cinéma Corée du Sud Cinéma coréen Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus