“Lost”, “Sans filtre”, “La Plage”... Avant la série “Sa Majesté des mouches” de Jack Thorne, le livre de William Golding a inspiré de nombreux scénaristes. « Sa Majesté des mouches » porté à l’écran en série par Jack Thorne, le créateur d’« Adolescence ». Photo J. Redza/Eleven/Sony Pict. Television Par Caroline Veunac Publié le 06 juin 2026 à 07h00 Absolument fidèle et totalement personnelle : l’adaptation de Sa Majesté des mouches par Jack Thorne est les deux à la fois. Restituant en quatre épisodes l’intrigue du livre de 1954, le scénariste transforme ce classique de la littérature britannique en post-scriptum à sa précédente et retentissante minisérie, Adolescence. Ou plutôt en un récit des origines, aux sources d’un masculinisme dont il avait ausculté les métastases contemporaines. Un propos en germe dans le roman de William Golding : à la fois récit d’aventures, sur un groupe de garçons survivant sur une île après un accident d’avion, et traité philosophique sur la soif de domination, ce chef-d’œuvre séminal a laissé derrière lui un puissant imaginaire, et mis à l’agenda des réflexions durables. Au-delà de la première version de Peter Brook en 1963, il a contaminé de ses sortilèges une multitude de films et de séries. En voici une sélection. “Lost” (2004) : survivre Le Dr Jack Shephard (Matthew Fox) et la débrouillarde Kate (Evangeline Lilly) dans « Lost ». Touchstone TV Un œil qui s’ouvre : celui d’un des rescapés d’un crash aérien au milieu de la jungle. Comme ceux de Sa Majesté des mouches, les héros de Lost parent d’abord à la survie immédiate. Soigner les blessures, construire un abri, trouver de quoi manger, allumer un feu (les ados du roman y parviennent avec des verres de lunettes)… Autant de défis pour l’homme moderne. Dans le film de la même époque Seul au monde, un autre Robinson, joué par Tom Hanks, employé de Fedex, passe des heures à frotter deux bouts de bois, avant de tromper l’isolement en discutant avec un ballon planté sur un pic, référence à la tête de cochon empalée de Sa Majesté des mouches… Les échos sont multiples, mais c’est bien Lost qui se rapproche le plus du roman de Golding : parce qu’il ne s’agit pas d’y tolérer la solitude mais de s’organiser collectivement. Entre les sangliers qu’il faut apprendre à chasser, la colonne de fumée, les binocles rafistolés de Sawyer, et on en passe, la série créée par J.J. Abrams compile une multitude de visions empruntées à sa matrice littéraire. À lire aussi : On a revu le début et la fin de “Lost”, et on ne regrette toujours pas le voyage “Sans filtre” (2022) : refaire société Dans « Sans filtre », les rapports de force s’inversent (Dolly de Leon, Charlbi Dean). 30WEST/Arte France Cinema/BBCFilms/Bord Cadre Films-Coprod. Office-Film i Vast-Heretic/Imperative Ent. Quand il devient clair que les secours ne viendront pas, s’écrivent les règles d’un nouveau « survivre ensemble ». Dans Sa Majesté des mouches, le leadership se dispute entre Ralph, incarnation du droit et de la civilisation ; et Jack, dictateur en puissance. Piggy, l’intello du groupe, endosse la voix de la raison malgré les brimades que lui valent ses rondeurs ; Simon, le plus secret, à la sensibilité à fleur de peau, deviendra bouc émissaire… Peut-on échapper au déterminisme social ? Pourquoi a-t-on tellement besoin de chefs ? Le plus fort est-il celui que l’on croit ? Ruben Östlund a fait son miel d’une situation comparable dans Sans filtre, Palme d’or 2022, où les passagers d’un paquebot échouent également sur une île. Dans cette variation marxiste et sarcastique sur Sa Majesté des mouches, le réalisateur suédois imagine que la domination de classe qui régnait à bord s’inverse au profit d’une employée, dont le sens pratique l’investit d’un pouvoir inédit. Enfants ou adultes, même combat : les rapports de force prennent le dessus sur la solidarité. Lire notre critique “Sans filtre”, ce soir sur Arte : satire brillante ou farce sinistre ? “La Plage” (2000) : descendre en enfer Dans « La Plage », Richard (Leonardo DiCaprio), routard américain, passe du paradis à l’enfer. Figment Films Le voyage d’un touriste américain joué par Leonardo Dicaprio, à la recherche d’une plage mythique de Thaïlande, vire au cauchemar quand il se heurte aux résistances de locaux peu avenants — le tout sur fond de paranoïa et de trip à l’acide. Du livre de William Golding, le film de Danny Boyle a conservé la transgression d’un sanctuaire par la voracité des hommes : dans The Beach comme dans Sa Majesté des mouches, la pureté édénique d’un premier bain dans l’eau cristalline contraste avec le futur bain de sang. Le sous-texte du roman, commentaire critique sur la colonisation britannique, ressurgit dans The Beach en satire du néocolonialisme d’un routard naïf qui se croit chez lui partout. Sa transe chimique rappelle celle de Ralph, Jack et les autres dans le livre, hallucinant de faim et de désespoir — une perte de contact avec le réel illustrée dans la version de Jack Thorne par la réalisation psychédélique de Marc Munden. Découvrir la note et la critique “La Plage”, authentique navet ou geste romantique ? On a revu le film de Danny Boyle sur Disney+ “Yellowjackets” (2021) : dévorer son prochain « Yellowjackets » et ses lycéennes perdues en forêt canadienne, entre sororité et instinct sauvage. Photo M. Courtney/Showtime/Creative Engine Entertainment/Entertainment One La série d’Ashley Lyle et Bart Nickerson, où des lycéennes accidentées fondent un matriarcat au milieu de nulle part, féminise Sa Majesté des mouches. Comme les héros du roman, les héroïnes devenues chasseresses se peinturlurent le visage, prises d’une crise mystique collective ; et se déchirent autour des limites morales de leur subsistance. Si le cannibalisme n’était qu’une hypothèse diffuse dans le livre, il devient explicite dans cette relecture horrifique et féministe, qui forme un parfait double programme avec l’adaptation proposée par Jack Thorne. D’un côté des filles affranchies des normes sociales fusionnent dans une explosion de sauvagerie libératrice ; de l’autre, des garçons cédent à l’injonction d’une masculinité carnassière qui les répugne secrètement. Toutes et tous inversement tiraillés entre leur désir réel et la honte qu’il leur inspire. Découvrir la note et la critique “Yellowjackets”, saison 3 : la sauvagerie adolescente continue d’être explorée Sa Majesté des mouches, disponible sur Canal+. Séries Plateformes Le magazine en format numérique Lire le magazine Les plus lus