Publié le 30/05/2026 09:39

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Depuis le début du conflit, déclenché par l'opération "Epic Fury" le 28 février dernier, les États-Unis et l'Iran se livrent une bataille sur le terrain, mais aussi sur internet, où la communication et la propagande occupent une place essentielle. Grâce à l'intelligence artificielle, le régime de Téhéran a mis au point une stratégie qu'on ne lui connaissait pas, en produisant des vidéos parodiques reprenant les codes occidentaux et enfantins. Dans un but notamment : toucher Trump dans son ego.

Ce texte correspond à une partie de la retranscription du reportage ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder en intégralité.Une guerre racontée avec des "Legos". Ce n'est pas juste une vidéo sur Internet, mais une véritable stratégie de propagande, une arme en soi, l'une des plus étonnantes du régime iranien. 150 millions de vues. Deux fois la population de l'Iran. "Dans cette vidéo, on voit des 'Legos', donc un sujet a priori enfantin, mais en fait, sur deux minutes, l'Iran reprend complètement le contrôle du narratif de cette guerre avec quelque chose qui est finalement très martial. Que ce soit le récit, puisque ça part du bombardement d'une école avec des enfants à l'intérieur, plus de 150 enfants et notamment des petites filles qui ont été bombardés au premier jour de la guerre. Mais aussi la musique dans cette vidéo, qui est une musique de films d'action. On a tous été un petit peu, au départ en tout cas, surpris par ce nouveau mode de communication des Iraniens. Un mode de communication qui faisait écho à ce qu'avaient débuté les Américains", explique Lise Vogel, journaliste franceinfo, spécialiste des questions de Défense.Car une semaine plus tôt démarrait l'opération "Epic Fury". Une attaque d'ampleur lancée par Donald Trump en Iran. Aux côtés d'Israël, les États-Unis enchaînent les frappes sur le pays. "Des bombes vont tomber partout. Lorsque nous aurons terminé, prenez le contrôle de votre gouvernement", déclarait Donald Trump le 28 février dernier. Trois mois plus tard, les frappes se sont raréfiées. Mais sur les réseaux sociaux, la guerre des écrans est à son apogée. "Le paradigme, il a changé. Avant, quand on suivait une guerre, on avait principalement des images vraies et quelques images fausses. Et je dirais que ça a changé. Maintenant, vous avez principalement des images fausses et vous allez essayer de trouver celle qui est vraie dans tout ça", indique Julien Pain, journaliste franceinfo spécialiste des fake news.Donald Trump, dès le premier jour de la guerre, va communiquer, comme à son habitude, de manière très directe sur les réseaux sociaux. Il faut rendre la guerre populaire. Un spectacle avec son et lumière, et des vidéos virales qui reprennent des références connues. "Trump nous a un peu habitués à casser les codes. Et je dirais même que c'est sa marque de fabrique, de nous plonger dans une forme de sidération, nous déstabiliser, couvrir de bruit le monde médiatique et, d'une certaine manière, encourager une forme de paralysie. Ce qui est inédit avec la guerre avec l'Iran, c'est que, pour la première fois, il a un interlocuteur, des protagonistes de guerre, ceux avec lesquels il est physiquement en guerre, qui vont se réapproprier les mêmes codes, reprendre les mêmes formats et lui répondre", détaille Benoît Thieulin, expert en communication au cabinet "La Warroom".Il n'aura d'ailleurs fallu que 48 heures à l'Iran pour répondre et poster la vidéo des 'Legos'. Pour y arriver, le régime des Mollahs va faire appel à un mystérieux groupe qui maîtrise parfaitement l'utilisation de l'intelligence artificielle : Explosive media. Dans les rares interviews données à la presse, le collectif assure être composé d'une dizaine de personnes, aux identités et localisations tenues secrètes. Son leader anonyme s'est d'abord présenté comme un simple militant pro-iranien, mais il avoue finalement, dans certaines interviews, que le régime des Mollahs est l'un de ses clients. Sur ses réseaux sociaux, le groupe assume d'ailleurs entièrement sa volonté d'influencer l'opinion publique : "Pendant que vous défendiez notre pays dans les rues, nous menions une guerre médiatique en faveur de l'Iran avec des vidéos 'Legos'. Maintenant, tout le monde nous regarde différemment, tout le monde nous voit comme une nation héroïque et victorieuse"."Je pense que les Iraniens ont été pragmatiques, c'est-à-dire qu'au sein de leur département de la propagande, ils n'avaient pas forcément les compétences pour faire des vidéos adaptées à un public occidental. Ils ne savaient pas forcément faire ça et donc ils sont passés, intelligemment, par des agences spécialisées dans les vidéos virales et dans les réseaux sociaux pour récupérer les éléments habituels de la propagande iranienne qu'on connaît, et de les acculturer pour en faire des petites vidéos extrêmement efficaces sur un public occidental qui était leur cible", estime Julien Pain.L'IA a révolutionné la propagande et les Iraniens l'ont compris au moins aussi rapidement que les États-Unis. Une arme qui ne coûte presque rien. "Concrètement, depuis un an et demi, deux ans, c'est extrêmement facile et très peu cher de générer tous les contenus qu'on veut. J'ai juste besoin de prendre une photo avec ma webcam, utiliser des outils comme ChatGPT pour me transformer en 'Lego', et après j'entraîne un petit modèle de voix sur un site qui est aussi accessible à tout le monde. La vidéo que j'ai générée, je pense qu'elle m'a coûté au bas mot deux centimes. Sur des clips de deux ou trois minutes, pour un gouvernement, ça représente quelques dollars. Ce n’est rien à l'échelle du budget d'un gouvernement", souligne Anis Ayari, ingénieur et auteur du livre "Le Superpouvoir de l'IA".Des productions dignes des studios d'Hollywood en quelques secondes, pour quelques euros. Le régime des Mollahs va ainsi pouvoir industrialiser la publication de contenus. Au moins une dizaine par semaine. Leur référence préférée : celle des Occidentaux mondialement connus. "Lego", mais aussi "Minecraft" ou "Les Minions". Des emprunts à des films parodiques aussi, comme "Austin Powers". Un décalage total et voulu avec l'image du pouvoir iranien. "C'est vrai que quand on pense à la communication, voire à la propagande iranienne, on a plutôt en tête des vidéos très solennelles, très graves, avec les hautes autorités du régime, en particulier parfois les Mollahs, avec leurs barbes, leurs turbans, leurs tenues très sévères, très austères. Et là, d'un seul coup, on se retrouve avec une communication qui passe par des éléments ludiques qu'on connaît tous, notamment les 'Legos', mais aussi d'autres personnages très connus dans le monde occidental et empruntés à la pop culture", résume Lise Vogel. "Le but recherché par l'Iran dans ce cas-là est clairement celui de sortir des horreurs de la guerre, de considérer que la guerre, ça n'est pas grave, c'est un dessin animé finalement, tout ça est désincarné, tout ça est fictif", note Audrey Goutard, journaliste faits de société franceinfo.Des vidéos qui fourmillent de détails presque cachés. L'une d'entre elles a retenu notre attention. "On voit Trump qui a un taco, ce fameux sandwich mexicain comme "Trump Always Chickens Out", c'est cet acronyme. Ça signifie que Trump se déballonne, qu'il ne tient jamais ses promesses, il ne va jamais jusqu'au bout. C'est sûr que ça va taquiner Trump là où ça fait mal, l'ego", décrypte Ben Barnier, journaliste international franceinfo.Une industrie de la propagande impossible à localiser, à bloquer. Et un régime parfaitement organisé pour rendre viraux ces contenus et même repérer ceux qui peuvent le servir. Un autre clip, fait avec l'IA évidemment, émane d'un internaute allemand. Il a l'habitude de parodier d'autres personnalités politiques sur ses réseaux sociaux. Mais celle sur Trump va connaître un destin particulier. Car, très loin de l'Allemagne, à l'autre bout de la planète, l'ambassade d'Iran en Afrique du Sud va la repérer et la republier. Résultat : 9 millions de vues. "Aucune propagande dans l'histoire jusque-là n'avait réussi à s'immiscer dans l'intimité et dans une culture familière des individus dans le monde entier. Alors les cibles, quelles sont-elles ? Elles sont évidemment les institutionnels, ce sont les opinions publiques de manière générale. Mais je vous dirais aussi, pour beaucoup, ce sont les jeunes, la génération Z, dans le monde entier. C'est très malin à la fois de l'avoir construit industriellement et c'est très malin de l'avoir trouvé et pensé en phase avec ce qu'est la culture de l'Internet aujourd'hui", estime Benoît Thieulin.Une stratégie globale qui va prendre de court les Américains. Alors, à leur tour, ils vont s'adapter. Faux laser et humour version Trump. La guerre présentée comme un jeu des deux côtés. Chaque belligérant peut ainsi très rapidement imposer son récit des faits. "Avant, les gouvernements pouvaient se répondre en texte, mais très peu de gens finalement lisent les textes sur Internet. Aujourd'hui, avec une image impactante qui est parfois la culture du mème aussi sur Internet, ça peut avoir de grosses conséquences et ça peut aller très vite, cette réponse par image", assure Anis Ayari. Exemple le 3 avril avec le crash de deux pilotes américains sur le territoire iranien. Ils parviendront à se faire exfiltrer par les forces armées des États-Unis. Mais le régime des Mollahs va publier plusieurs séquences animées pour raconter un récit bien différent de la réalité. "Ce qui est intéressant dans ces vidéos, c'est qu'elles reprennent des choses qui sont vraies. La chute du F-15 qui a manifestement été abattu par une arme d'épaule, par le système de défense antiaérien iranien. Les pilotes, aussi, livrés à eux-mêmes en territoire ennemi pour les Américains, sur le sol iranien. Tout ça, c'est vrai. Mais il y a des choses qui sont totalement fausses, notamment le fait que l'un des pilotes ait été pourchassé par une horde extrêmement furieuse d'Iraniens qui aurait voulu l'attraper et qui y seraient manifestement parvenus. C'est ce qu'on voit dans la vidéo. Ça, ça n'est jamais arrivé, puisque les Américains ont lancé une opération militaire extrêmement spectaculaire et massive qui leur a permis de récupérer ces pilotes", rappelle Lise Vogel.Mais pourquoi l'Iran, pays qui a bloqué Internet dans son territoire, s'est autant investi dans la propagande sur Internet ? "Vous savez, les Américains, ils ont du mal à se concentrer. Ils ont trop de chaînes de télévision, ils ont trop de comptes de réseaux sociaux, donc il leur faut quelque chose d'accrocheur, de très court. Ces vidéos, elles cochent toutes ces cases : elles sont très courtes, elles sont colorées, il y a de la musique. On n'a pas besoin de beaucoup de temps pour comprendre le message : que Trump est quelqu'un qui se défile, quelqu'un qui parle beaucoup, mais qui agit peu", analyse Ben Barnier.Une guerre totale sur les réseaux sociaux, avec nos écrans comme champ de bataille et quelques spectateurs particulièrement attentifs comme la Chine. Sur sa télévision d'État et ses réseaux sociaux, elle diffuse elle aussi, depuis peu, des courts-métrages entièrement réalisés avec l'intelligence artificielle. La vision chinoise du conflit en Iran : aigle américain contre chat persan. L'application moderne d'un précepte chinois enseigné dans toutes les écoles de guerre. L'auteur Sun Tzu l'a écrit il y a 2 500 ans : "Si ton ennemi te semble colérique, cherche à l'irriter encore davantage".