Publié le 29 mai 2026 à 08:08.

7 min.

Le Temps s’associe au Grand Théâtre de Genève dans le cadre d’une série d’articles proposés par l’institution. Retrouvez les contenus de la saison 2025-2026 dans notre dossier dédié et dans le PDF du magazine

L’affaire peut sembler profondément antinomique. Le rock, né dans la fureur de l’après-guerre, se voulait le cri de ralliement d’une jeunesse en rupture de ban, avide de décibels, de liberté sexuelle et de simplicité harmonique. À l’inverse, la musique classique symbolisait, dans l’inconscient collectif de la pop culture, l’académisme bourgeois, un monde figé dans les dorures silencieuses des salles de concert et les règles strictes du solfège. Et pourtant. Depuis plus d’un demi-siècle, la question de la provenance et de l’hybridation des influences se pose avec insistance: pourquoi, à un moment précis de son histoire, le rock s’est-il mis à piocher frénétiquement dans le répertoire classique?Dominant incontestablement les ondes dans les années 1960, le rock ‘n’roll caractérisé par des formats courts (trois minutes destinées à la radio) et une architecture binaire (couplet, refrain, pont) reste cependant cantonné, sur le plan structurel, à ses racines issues du blues et du folk. Lorsqu’une nouvelle génération de musiciens, souvent passée par les conservatoires ou dotée d’une solide éducation musicale britannique, commence à se sentir à l’étroit dans ce carcan, le rock se tourne alors vers les grandes œuvres orchestrales pour répondre à une problématique double.D’abord, il s’agit d’une quête évidente de légitimité culturelle et artistique. En s’appropriant les codes de la musique savante, les rockeurs cherchent à prouver que leur art n’est pas qu’un phénomène de consommation éphémère, mais une discipline majeure capable de rivaliser avec les grands compositeurs du passé. Ensuite, il y a une volonté féroce d’expansion des horizons sonores. L’introduction de nouvelles structures complexes (la forme sonate, les suites en plusieurs mouvements, les contrepoints), l’utilisation d’instruments symphoniques et la recherche d’une virtuosité technique absolue permettent de repousser les limites de la musique amplifiée. Le répertoire classique offre ainsi une palette dramatique d’une richesse inouïe, parfaite pour traduire les ambitions mystiques et grandioses d’une jeunesse en pleine mutation psychédélique et intellectuelle.C’est pour un projet d’une audace folle qu’un groupe britannique décide, en 1969, de jeter un pont entre ces deux mondes. Si l’on cite souvent The Beatles pour l’intégration d’un octuor à cordes sur Eleanor Rigby, le séisme structurel est l’œuvre de Deep Purple. À l’automne de cette année-là, sous l’impulsion de son claviériste et membre fondateur Jon Lord – musicien dont l’amour pour Jean-Sébastien Bach n’a d’égal que sa passion pour le rhythm and blues originel – le groupe compose le Concerto for Group and Orchestra.Le 24 septembre 1969, dans l’enceinte circulaire et solennelle du Royal Albert Hall de Londres, le choc frontal des cultures a lieu. D’un côté, le Royal Philharmonic Orchestra, dirigé par le compositeur et chef d’orchestre Malcolm Arnold. Dans les rangs de l’orchestre, les musiciens en queue-de-pie se montrent particulièrement sceptiques, affichant parfois un certain mépris pour ces jeunes chevelus bruyants. De l’autre côté, Deep Purple, avec ses amplificateurs Marshall poussés à la limite de la rupture.L’œuvre, rigoureusement divisée en trois mouvements sur le modèle du concerto classique, superpose la majesté complexe de la phalange symphonique et les décharges électriques du quintet hard rock. Contre toute attente, l’expérience est un triomphe. Elle prouve non seulement que le dialogue est possible entre la rigueur des archets et la guitare distordue de Ritchie Blackmore, mais elle inaugure surtout un sous-genre entier qui va dominer l’Europe dans la décennie suivante: le rock progressif et le métal symphonique.