Les compagnies pétrolières sont pointées du doigt depuis le début de la guerre au Moyen Orient. En cause : les profits exceptionnels que ces entreprises parviennent à générer grâce à la flambée des cours du pétrole. En France, plusieurs voix s'élèvent parmi les économistes et une partie de la classe politique, essentiellement à gauche, pour la mise en place d'une taxe spécifique sur les bénéfices liés au contexte géopolitique. Mais à quel point la guerre au Moyen-Orient a-t-elle déjà profité aux grands groupes pétroliers ?Pour répondre à cette question, franceinfo a compilé les résultats des cinq plus grandes compagnies pétrolières privées du monde (voir méthodologie en fin d'article) : les américaines Exxon Mobil et Chevron, des britanniques BP et Shell et la française TotalEnergies. Au total, les bénéfices cumulés de ces "supermajors" s'élèvent à 23,2 milliards de dollars pour le premier trimestre 2026. Un montant en légère hausse de 2,2% par rapport aux 22,7 milliards de bénéfices du premier trimestre 2025. Mais très inférieur aux "superprofits" réalisés en 2022, année du déclenchement de la guerre en Ukraine.Ces résultats cumulés recouvrent des fortunes diverses, selon les compagnies. Les bénéfices affichés pour le premier trimestre 2026 par les groupes américains Exxon Mobil (4,9 milliards de dollars) et Chevron (2,8 milliards) sont au plus bas depuis cinq ans. Mais, comme le relèvent Les Echos ainsi que l'agence de presse américaine Associated Press, ces chiffres sont en trompe-l'œil du fait de charges comptables temporaires, liées notamment à des cargaisons n'ayant pas encore atteint leur destination suite au blocage du détroit d'Ormuz. "Un effet de décalage qui devrait être entièrement rattrapé dans les prochains mois", notent Les Echos. Hors éléments exceptionnels, le groupe Exxon Mobil estime ainsi ses bénéfices réels à 8,8 milliards de dollars pour le 1er trimestre 2026, soit +14% par rapport à la même période en 2025.Les groupes pétroliers européens BP, Shell et TotalEnergies ont quant à eux engrangé des résultats en forte hausse dès ce 1er trimestre 2026. Le résultat net ajusté de TotalEnergies a bondi à 5,4 milliards de dollars sur les trois premiers mois de l'année, en hausse de 29% par rapport à la même période en 2025. La compagnie britannique Shell affiche également des bénéfices en forte hausse : 6,9 milliards de dollars au premier trimestre, soit +23 % sur un an. Et BP a plus que doublé ses bénéfices sur un an avec 3,2 milliards de dollars, en hausse de 129% par rapport au premier trimestre 2025.Ce boom des bénéfices est la conséquence directe de l'emballement des cours du brut depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Le baril de Brent, la référence mondiale pour suivre le cours de l'or noir, se monnaye désormais à plus de 100 dollars alors que sa valeur tournait autour de 70 dollars avant le conflit. Une envolée dont les compagnies pétrolières sont les premières bénéficiaires. "C'est un effet classique, récurrent dans l'histoire du secteur. Les profits des majors pétrolières ont toujours été cycliques et corrélés au prix du brut", explique Maria-Eugénia Sanin, professeure d'économie à l'université Paris-Est Créteil. Ce lien ressort très nettement lorsqu'on superpose les prix moyens par trimestre du baril de Brent avec les résultats financiers des "supermajors".Ces variations combinées s'expliquent par plusieurs mécanismes. "Le coût d'extraction est quasi-fixe à court terme. Si le prix du baril passe de 60 à 120 dollars , la marge brute double donc sans que les coûts n'augmentent proportionnellement", détaille Maria-Eugénia Sanin. Les grandes compagnies bénéficient également de leur envergure."Les majors contrôlent toute la chaîne : extraction, raffinage et distribution. Chaque maillon profite de la hausse, avec un effet multiplicateur."Maria-Eugénia Sanin, économisteà franceinfoA ces effets combinés s'ajoute également la hausse des marges de raffinage grâce à un gonflement du crack-spread, c'est-à-dire l'écart entre le prix de vente des carburants finis et le prix du baril de Brent. "Quand le prix du brut grimpe, c'est cet écart qui se creuse", précise Maria-Eugénia Sanin.Une pratique courante dans le secteur consiste notamment à répercuter la hausse du cours du pétrole sur des carburants produits avec du brut acheté avant la flambée des cours, comme l'explique l'analyste Ron Bousso dans Libération. "De nombreuses raffineries traitaient encore des cargaisons de pétrole brut d'avant-guerre le mois dernier, ce qui signifie qu'elles payaient des prix inférieurs tout en vendant des produits raffinés à des niveaux gonflés, générant ainsi des bénéfices exceptionnels", constatait-il en avril dernier.Reste à savoir à quel point la crise actuelle s'avérera rentable pour les compagnies pétrolières dans les prochains mois. Dans une note publiée fin avril, l'ONG Oxfam a estimé que les bénéfices des six plus grandes compagnies pétrolières privées du monde (avec ConocoPhillips) devraient atteindre 94 milliards de dollars en 2026. Des résultats en forte hausse par rapport à 2025 mais qui resteraient en deçà des 200 milliards de dollars de profits engrangés en 2022 par les "supermajors". "Ces résultats exceptionnels étaient alors dus à la conjonction d'un choc d'offre majeur provoqué par la guerre en Ukraine et d'une demande post-Covid résiliente", rappelle l'économiste Maria-Eugénia Sanin.Sous l'impulsion de l'Union européenne, la France avait à l'époque mis en place une taxation des "superprofits" des raffineurs. Votée fin 2022, cette contribution exceptionnelle devait permettre de rapporter 200 millions d'euros à l'Etat. Mais le résultat s'est finalement avéré décevant, avec seulement 69 millions d'euros récoltés, comme le rappelle la revue Alternatives économiques. Quatre ans plus tard, le gouvernement de Sébastien Lecornu ne semble pas disposé à réitérer l'expérience : le 4 avril dernier, l'Espagne, l'Autriche, l'Allemagne, l'Italie et le Portugal se sont déclarés en faveur de la mise en place d'une taxe européenne sur les bénéfices des groupes pétroliers. Une initiative à laquelle la France ne s'est pas associée.