Ce documentaire édifiant nous plonge dans la réalité derrière le jugement historique du 22 mai dernier, rendu contre l’État belge pour crime contre l’humanité – une condamnation historique en faveur de victimes d’exactions commises durant la colonisation.Le résuméCinq femmes métisses obtiennent la condamnation historique de l’État belge pour crime contre l’humanité lié à la colonisation du Congo.Enlèvements, séparations forcées, effacement d’identité: le film documente une politique raciale longtemps invisibilisée.Entre animation, procès et témoignages, un documentaire bouleversant.Cinq femmes âgées avancent ensemble, dans les couloirs du Palais de Justice. Elles sont venues chercher réparation, parfois plus de… 75 ans après les faits. Les faits? Enlèvement, séparation forcée, vol d’identité. Les lieux? Le Congo belge. Le "crime" incriminé aux petites filles d’alors? Être des métisses, filles de jeunes Congolaises et d’hommes blancs…Ce documentaire terrifiant nous éclaire sur une autre forme de ségrégation: celle des mulâtres, comme on disait alors, ces "entre deux" symboles d’une mixité alors vue comme extrêmement problématique. Un film dont le but avoué est de participer à faire justice, aujourd’hui, pour les crimes d’hier. Avec à la clé un vrai jugement, historique – celui qu’elles attendent et pour lequel elles témoignent à l’image, et rendu enfin la semaine dernière après un appel en cassation de l'État belge.Le procès de 5 femmes métisses contre l'Etat belgeAnimation, interviews, scènes de procèsPour raconter l’oppression, l’innocence bafouée, la lutte de ces femmes d’une absolue dignité (et leur résilience sur plus de sept décennies), le réalisateur Quentin Noirfalisse et le dessinateur Jean-Charles Mbotti Malolo nous proposent un montage en alternance, où chaque nouvelle séquence vient renforcer la précédente. Nous partageons intimement le point de vue de l’enfant déraciné, grâce à de courts chapitres en animation, où les symboles viennent se télescoper – comme ils le feraient dans la mémoire morcelée de celle qui essaie de se souvenir de ce qui lui a été fait à l’époque. Le voyage en pirogue, le dernier regard à la maman, l’abattage d’un arbre symbolique, l’arrachement au sein maternel.Présentées comme suite logique: des séquences de tribunal où les mots sont enfin prononcés. Également, des moments d’interview face caméra, où les cinq amies – Léa, Noëlle, Monique, Simone et Marie-José – peuvent donner leur point de vue de femmes, d’enfants, raconter l’histoire, mettre les mots sur une vérité invisibilisée, tue, minimisée. Une vérité qui fait froid dans le dos."Les enfants du péché", telle était la dénomination autorisée à l’époque. Le prétexte: une politique de charité. L’État belge rassemblait de "pauvres orphelines" et les plaçait, pour leur bien, chez de gentilles bonnes sœurs. La réalité: des fonctionnaires qui traquent les enfants nés de l’union entre les colons et de jeunes filles souvent à peine pubères. Une fois localisées, on faisait pression sur l’entourage, parfois manu militari, jusqu’à ce que l’enfant soit livré. Sur les papiers : "père inconnu" (avec entre parenthèses le nom de leur vrai père, pour comble d’hypocrisie)… Une scolarité erratique… avec la complicité des hommes et des femmes d'Église. "On était là, nous raconte l’une des plaignantes, nous les mulâtres. Nous étions la race impure, peut-être qu’il ne fallait pas nous garder en vie." ©Le Parc DistributionDieu et diable…De tout temps, dans toutes les colonies, les "sangs mêlés" ont fait peur aux autorités; qualifiés d’aberration, on les croyait susceptibles d’entraîner à la révolte. Un texte belge de 1913 mentionne: Dieu a fait l’homme blanc et l’homme noir, mais le diable a fait le métis. Il faut "en diminuer le nombre, à tous prix"…On franchit encore un pas dans l’ignominie quand on comprend qu’il était conseillé aux colons, parfois par leur entourage, ou leur médecin, de "prendre" des jeunes filles très jeunes, plutôt que celles qui "faisaient putains", afin d’éviter les maladies. Ensuite, il fallait éloigner la trace de ces unions. À tous prix.Les pratiques rappellent au spectateur celles infligées à d’autres populations: Aborigènes déplacées et esclavagisées comme domestiques, Amérindiennes "évangélisées" dans des maisons de correction, ou même les pouponnières du Lebensborn nazi – avec là aussi kidnapping de masse d’enfants, pour raisons raciales. ©Le Parc DistributionUn film qui fait justiceLe fait que les plaignantes aient obtenu récemment gain de cause, sous les termes "crime contre l’humanité", donne au film une aura très particulière. L'État belge avait officiellement présenté ses excuses en 2019 par la voix de Charles Michel, mais il restait à faire la vérité par docu interposé: non seulement sur la violence prédatrice, mais aussi sur l’abandon des victimes au moment de l’indépendance du Congo, des années plus tard.Derrière l’appellation parfois fourre-tout de "film nécessaire", "Métisses. Cinq femmes contre un crime d'État" est une œuvre bouleversante, complexe, et sans concession. C’est aussi, en filigranes, le portrait intime d’une amitié indéfectible, d’une solidarité splendide dans l’épreuve de la dépossession, et un avertissement brûlant contre les dérives de l'eugénisme et de la folie raciale. En triomphant définitivement devant la Cour de cassation, ces cinq femmes rappellent au monde que la justice finit souvent par rattraper l'Histoire, et que les crimes d'État peuvent être dénoncés.Quentin Noirfalisse, coréalisateur de Métisses, Cinq femmes contre un crime d'État