L’inquiétante étrangeté, concept élaboré par Freud, désigne une sensation de malaise ressentie lorsqu’un objet familier nous apparaît de manière inhabituelle. C’est précisément l’impression qui ressort du ludique, vitaminé et grinçant exercice de réalité virtuelle présenté ces jours-ci au Vieux-Port de Montréal par Expériences Infinity.« La réalité virtuelle est un très bon média pour l’univers de [la série télé] Black Mirror, qui est déjà une réflexion sur la place de la technologie », explique Tristan Desplechin, directeur de Banijay Live Studio, qui a créé l’œuvre ayant obtenu une mention spéciale au dernier Festival de Cannes. « On avait envie de réfléchir aux sujets de l’époque, l’émergence de l’intelligence artificielle et de l’identité numérique. […] À quel point on est prêt à vendre son identité pour se faciliter la vie », mentionne-t-il.« On voulait créer une expérience immersive où les choix et l’humain sont vraiment centraux », explique pour sa part le réalisateur David Bart.S’agit-il d’un exercice contemplatif, voire muséal ? Certainement pas. L’expérience Black Mirror tient bien plus des codes du jeu vidéo ou des séries à sensations fortes comme Squid Game que de ceux de la déambulation introspective. Sous un casque de réalité virtuelle, le technophile aguerri peint, danse et tire au rythme de saynètes qui se déploient et se succèdent sans fléchir.La prémisse a tout d’un épisode de la série qui séduit le grand Netflix depuis 2011 (bien qu’aucune connaissance préalable de celle-ci ne soit nécessaire pour apprécier l’expérience). Le public est invité à visiter les locaux de Phaeton, une compagnie de haute technologie comme on les connaît désormais si bien, aux locaux dotés de murs blancs immaculés, d’une ambiance éthérée et de designs léchés. Une vidéo — générée par l’intelligence artificielle (IA), poussons le concept à fond ! — d’une p.-d.g. aux dents blanches nous apparaît et nous souhaite la « bienvenue dans l’âge d’or de l’IA ». Véritable émule des Elon Musk et compagnie, la fondatrice de Phaeton (une décrocheuse surdouée, comme le veut le cliché) nous invite à participer à sa nouvelle révolution technologique : le LifeAgent, sorte d’androïde virtuel personnalisé destiné à nous aider à mieux vivre, à performer et, surtout, à réaliser nos plus grands rêves. D’ailleurs… quels sont-ils, vos plus grands rêves ? Dites-nous tout, la techno est à l’écoute.Et c’est là où s’entame le petit côté malin de L’expérience Black Mirror. Car avant la très attendue portion en réalité virtuelle, les spectateurs sont invités à entrer quelques données personnelles — nom, date de naissance —, mais aussi à révéler leurs aspirations. Plus tard, une photo est prise, puis on nous fait lire un texte.Le contexte crée une distance soudaine face à ce geste pourtant désormais habituel : fait-on bien d’offrir ces données bien réelles ? Tout ceci n’est qu’un jeu, bien sûr, mais…
«L’expérience Black Mirror»: divertissante étrangeté
Amateur ou pas de la série télé, on sort de cette expérience immersive électrisé, un peu engourdi et, surtout, troublé.















