ANALYSE. En proposant une pause sur l’immigration légale, Gérald Darmanin relance une idée maintes fois avancée par la droite mais confrontée à des contraintes juridiques et politiques. À moins que l’objectif soit ailleurs...En politique, certains sujets ont une vertu simple : replacer celui qui s’en empare au centre du jeu. Dans le JDD du 24 mai, Gérald Darmanin a proposé un « moratoire de trois ans sur l’immigration légale ». « Il s’agit de tarir très fortement l’immigration », détaille-t-il dans un entretien à la une de l’hebdomadaire, préconisant de « commencer par considérer que les titres de séjour délivrés pour le travail n’ouvrent plus droit au regroupement familial. »Des déclarations qui ont aussitôt relancé un débat historique de la droite française : l’idée, régulièrement avancée depuis cinquante ans, d’une « pause» migratoire mais qui s’est toujours heurtée à des limites juridiques et politiques majeures. Derrière la formule, se profile moins une proposition concrète qu’un signal politique adressé à un électorat de droite en recomposition.« Dans toutes les périodes de crise depuis le milieu du XXe siècle, cette idée de suspension de l’immigration a resurgi », souligne Serge Slama, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing met fin à l’immigration légale des travailleurs au nom du « principe de priorité du marché national ». La France fait alors face à une hausse du chômage et aux conséquences du choc pétrolier de 1973. Dans les années qui suivent, le gouvernement de Jacques Chirac limite le regroupement familial : un décret de 1977 indique que les familles ne peuvent venir que si elles renoncent à travailler. Mais en 1978, le Conseil d’État affirme un principe majeur, le droit de mener une vie familiale normale, se basant sur le préambule de la Constitution de 1946 : « La nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement. » Le décret est annulé.Un débat à droite« Il y a une deuxième tentative au moment où Nicolas Sarkozy est élu », souligne Serge Slama. Il souhaite réviser la Constitution pour permettre d’instaurer des quotas d’immigration « par régions du monde ». Ce qui, pour certains juristes, revient à créer des quotas ethniques. Une commission, présidée par Pierre Mazeaud, l’ancien président du Conseil constitutionnel, est alors créée. « Elle a estimé qu’instaurer ce type de quotas serait contraire à la tradition républicaine », précise Serge Slama. En 2017, c’est au tour de Marine Le Pen de proposer un moratoire de « quelques semaines ». Une mauvaise idée pour le candidat François Fillon qui estimait que si « l’immigration doit être régulée », « un moratoire, ça n’a aucun sens. On doit accueillir les étudiants. Sans les médecins étrangers dans nos hôpitaux, ils ne fonctionneraient plus ». En 2021, alors candidat à la primaire de la droite, Michel Barnier plaide pour un moratoire de trois à cinq ans, « préalable à la reprise en main de notre politique migratoire ». Le résultat de la primaire aura raison de cette ambition… À chaque fois, la même tension apparaît : une idée populaire à droite, difficilement transposable sans rupture avec les principes existants.Des limites juridiques« Tous les échelons de notre construction juridique, sur laquelle on vit depuis des centaines d’années, interdiraient de bloquer complètement l’immigration », estime Alexandre Delavay, avocat en droit des étrangers. Le droit d’asile, le regroupement familial ou encore certaines protections issues du droit européen limitent fortement la possibilité d’un arrêt complet des flux migratoires. Mais un moratoire partiel ? « En Europe, ça a déjà été mis en place. Ce n’est pas contradictoire avec les textes européens », souffle un fin connaisseur du sujet. En 2025, l’Autriche, dirigée par une coalition des libéraux, conservateurs et sociaux-démocrates, a suspendu le regroupement familial, une première dans l’Union européenne. La mesure reste contestée, mais Bruxelles ne s’y est pas opposée frontalement à ce stade. « Dans la majorité des pays d’Europe, en particulier là où l’État social est très développé, la difficulté de réduire les flux d’arrivées face aux difficultés sociales, économiques et culturelles d’intégration est débattue », glisse Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration depuis 2015. En France, la droite n’est pas seule à évoquer un durcissement des politiques migratoires : François Ruffin a lui aussi exprimé son opposition à l’immigration de travail, signe que ce sujet déborde les clivages traditionnels.Signal politiqueReste que la proposition de « moratoire » de Gérald Darmanin a ses zones de flou. Que pense réellement le ministre de la Justice ? S’il préconise au JDD de « commencer » par le regroupement familial, il ne précise pas jusqu’où il voudrait aller dans la restriction des flux. Son souhait d’un débat sur les « zones géographiques d’origine » risque de se heurter aux mêmes limites juridiques que Nicolas Sarkozy. Qu’importe, pour le ministre, l’objectif est ailleurs : ancrer ce débat dans la campagne et rendre sa présence incontournable dans la compétition présidentielle à droite. « C’est un sujet qui ne peut être tranché que dans le cadre d’un débat présidentiel, puisque les leviers pour pouvoir le mettre en place sont constitutionnels. Ça nécessite d’avoir à la fois un président qui le souhaite et qui a fait campagne dessus, et ensuite d’avoir une majorité parlementaire pour pouvoir les activer », glisse un proche.Seulement, le sujet divise déjà dans son camp. Invité de France Inter, ce mardi 26 mai, Gabriel Attal a assumé « privilégier l’immigration de travail au regroupement familial », mais a estimé qu’un moratoire qui imposerait « qu’il n’y ait plus personne qui rentre pendant trois ans n’est ni possible ni souhaitable ». « Gérald Darmanin veut être là, avoir un fan-club. Il raisonne en parts de marché. Il essaie de renvoyer Gabriel Attal à la social-démocratie, Bruno Retailleau à la droite conservatrice et montrer qu’il a son propre segment politique. Il veut montrer qu’il pèse. C’est peu subtil mais relativement efficace », tance un ancien ministre macroniste. D’autant que Sébastien Lecornu, avant d’être reconduit comme Premier ministre en octobre 2025, avait précisé que le prochain gouvernement devrait être « complètement déconnecté des ambitions présidentielles » pour 2027. Pas vraiment le genre du ministre, qui laisse toujours planer le doute à ce sujet… Et ne manque pas les occasions de se montrer en première ligne, comme lors de son déplacement en Algérie le 19 mai, destiné à relancer la coopération judiciaire.« La ligne n’a pas changé : le gouvernement a vocation à gérer les affaires de l’État, loin donc des affaires partisanes », glisse-t-on à Matignon. « Cette règle étant connue, les ministres ayant choisi de rester au gouvernement ont donc fait leur choix : les affaires de l’État avant tout. Cela ne signifie pas pour autant que les membres du gouvernement doivent se taire : ce sont des acteurs politiques, pour certains des élus, et ils ont le droit de nourrir le débat public avec des idées, dès lors que celles-ci n’engagent clairement pas le gouvernement. » On a vu rappel à l’ordre plus sévère.