REPORTAGE. En Normandie, les ingénieurs de la direction générale de l’Armement testent les futurs fleurons de la Marine nationale, du successeur du Charles de Gaulle aux sous-marins nucléaires.Le porte-avions France Libre a pris la mer. Mais voilà que le temps se gâte : la houle prend de l’ampleur et les vagues atteignent désormais quatre mètres de haut. Malgré sa poupe qui vient régulièrement frapper l’eau dans un fracas sourd, le navire de 310 mètres de long et 90 mètres de large maintient son cap en ligne droite.Nous ne sommes pas au cœur d’une fiction, même si le France Libre – le futur porte-avions de nouvelle génération (PANG) – ne doit voguer sur les océans qu’à partir de 2038. Ici, le géant des mers n’est encore qu’une grande maquette d’un peu plus de 6 mètres pesant 620 kg, et les vagues de l’Atlantique sont réduites à des vaguelettes de 8 centimètres.Bienvenue au Centre d’expertises hydrodynamiques de la Direction générale de l’armement (DGA) au Val-de-Reuil, dans l’Eure. Ce site de 22 hectares, où s’affairent environ 200 ingénieurs et techniciens, abrite deux imposants bâtiments clés pour la souveraineté française. Dans le premier s’étire, plongé dans la pénombre, le « B600 », un bassin rectiligne de 545 mètres de long. C’est ici que sont testées, avant même leur construction, toutes les coques des navires de surface et des sous-marins de la Marine nationale.Un cahier des charges ambitieuxLe long du hangar, les silhouettes de coques jaunes se succèdent. Toutes sont fabriquées sur place, sculptées dans une mousse ultra-compacte ou façonnées en bois pour les plus volumineuses. Poussées dans leurs derniers retranchements, ces répliques subissent des tests impitoyables de résistance à l’eau (calme ou agitée) et d’hydroacoustique, la mesure du déplacement des ondes sonores dans l’eau.L’enjeu est crucial pour des bâtiments militaires qui pèseront, à terme, plusieurs milliers de tonnes. « On doit livrer bon du premier coup, il n’y a pas de prototype », résume l’ingénieur en chef Jean, directeur du programme PANG. Il confie d’ailleurs que les récents conflits, de l’Ukraine au Moyen-Orient, ont permis de « conforter les grands choix de conception » retenus par la France.Le cahier des charges du France Libre est ambitieux : pouvoir faire apponter sa trentaine de Rafale (et leur successeur, le SCAF) jusqu’à une « mer 6 », c’est-à-dire face à des creux de 4 à 6 mètres. Grâce à ses trois catapultes électromagnétiques, le navire pourra également projeter des drones, devenus indispensables sur les théâtres d’opérations actuels et futurs.La traque de la cavitationLe second bâtiment du site, plus trapu, abrite un autre monstre de technologie : un grand tunnel hydrodynamique. Long de 75 mètres et haut de 15, dont une partie importante est enterrée, cette énorme soufflerie à eau inaugurée en 1988 reste « l’une des trois ou quatre actuellement en service dans le monde », explique l’ingénieur général Emmanuel, directeur du site.À travers les parois transparentes d’une section du tunnel, l’œil peut observer des maquettes de sous-marins, d’hélices et de gouvernails soumis à des flux d’eau ultrarapides. Armés de lasers optiques et de caméras à haute vitesse, les scientifiques traquent ici un défaut presque invisible : la cavitation. Ce phénomène physique se produit lors de l’accélération brutale de l’eau. La pression chute si intensément que le liquide se met à « bouillir » à température ambiante, créant des microbulles de vapeur.En migrant vers des zones de pression normale, ces bulles implosent violemment. Le résultat est sans appel. Le métal des hélices est peu à peu rongé, et le bruit généré augmente drastiquement le risque pour un navire ou un sous-marin d’être détecté par l’ennemi. Ce jour-là, c’est la maquette de l’un des quatre ailerons de stabilisation du futur porte-avions qui subit le supplice de l’eau. Sur l’aileron placé à différent angle, les bulles apparaissent en plus ou moins grande quantité sur sa surface et dans son sillage.Frégates de défense et d’intervention (FDI), porte-avions France Libre, futurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de troisième génération (SNLE 3G)… le site normand enchaîne les programmes industriels majeurs. Des investissements massifs pour des navires conçus pour rester en service trente à quarante ans sur les mers du globe.Des grands programmes aux drones « low cost »Mais la maîtrise de l’hydrodynamique ne sert pas qu’aux mastodontes des mers à plusieurs milliards d’euros. Preuve que la DGA est devenue une administration « de combat », selon l’expression voulue par la ministre Catherine Vautrin, l’atelier des maquettes sait aussi faire preuve de créativité.Les équipes du Val-de-Reuil ont ainsi développé en interne le « Smoker », un prototype de drone naval de surface pouvant être équipé d’une charge explosive, directement inspiré des techniques de harcèlement maritime utilisées en mer Noire par la marine ukrainienne.La maquette de la Frégate de défense et d'intervention (FDI), nouveau batîment de premier rang de la Marine nationale, dont le premier exemplaire a été admis au service actif début 2026. CLÉMENT MACHECOURT / LE POINT « On ne peut pas être plus compétitif qu’une entreprise privée qui construirait ce type d’engins à la chaîne, convient le directeur du site. En revanche, cela nous donne une expérience de terrain incomparable et la capacité technique de tester et d’évaluer immédiatement les modèles qui nous seront proposés par l’industrie. »